Jusqu’au 4 Janvier 2026, le ballet Preljocaj interprète, au Théâtre des Champs Élysées, le Lac des cygnes de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Avec la chorégraphie d’Angelin Preljocaj et les vidéos de Boris Labbé c’est une version contemporaine et écologique qui nous est proposée.
Angelin Preljocaj le confesse : « s’attaquer au Lac des cygnes, ce monument de la danse, est un vrai défi en soi ». Le ballet a été composé par Tchaïkovski en 1876-1877 et sera représenté une quarantaine de fois du vivant du compositeur. A partir de 1894, le Lac des cygnes va connaître une marche mondiale triomphante, dans de nombreuses versions différentes. Celle d’Angelin Preljocaj, en quatre actes comme l’originale, conserve l’histoire d’amour entre Siegfried et Odette et sa transformation en cygne par le sorcier Rothbart. Il a décidé, avec le père de Siegfried, d’exploiter un gisement pétrolier près du lac des cygnes. Siegfried et Odette s’y opposent…
Laissons la musique de Tchaïkovski s’emparer de nous. Même si elle est enregistrée, elle tient une grande place dans cette soirée. L’auditeur reconnaîtra la célèbre Danse des cygnes, emblématique du ballet. Dès le début du premier acte, il sera séduit par une élégante valse. Nous remarquerons la Danse des petits cygnes légère et ludique et les castagnettes de la réjouissante Danse espagnole. Le chant du violon accompagne un solo du cygne noir : il s’agit d’un envoûtant extrait du concerto pour violon de Tchaïkovski.
La musique du ballet, c’est pour 90 % celle de Tchaïkovski et pour 10 % une musique additionnelle, écrite par le studio de musique 79D. Des ajouts qui nous réservent bien des surprises, comme un moment « Rock‘n’Roll ». Puis la musique reproduit les bruissements de la nature au bord du lac. Elle est très suggestive, on croit entendre les cygnes qui ébrouent leurs ailes et les gouttes d’eau tomber. Mais elle peut aussi être menaçante avec des bruits inquiétants alors que s’élève un derrick…
Danseur et chorégraphe, Angelin Preljocaj est nourri par le ballet classique mais aussi par la danse contemporaine. Sa chorégraphie est totalement originale. Elle reste d’inspiration classique mais grâce à la touche contemporaine, les mouvements des danseur-e-s sont plus naturels, moins précieux, moins sophistiqués, tout en restant parfaitement gracieux. Il faut rendre hommage au tableau constitué par la Danse des cygnes. Tout y est, dans une superbe performance des danseuses : l’élégance de leur démarche, les mouvements de leurs cous graciles, les battements d’ailes, leur fragilité et leur agilité. Ce soir Théa Martin interprète à la fois Odette et Odile, Laurent Le Gall Siegfried. Leurs duos d’amour sont très beaux, dans la grande tradition romantique. Odette paraît légère, aérienne, elle semble s’envoler dans les bras de Siegfried. Ils nous transmettent leurs sentiments, leurs émotions. La tendresse, la compassion, l’amour authentique illuminent « l’acte blanc ». Lors du duo de Siegfried avec le cygne noir, la danse est plus rythmée, il n’y a pas d’harmonie véritable entre eux, on perçoit une violence sous-jacente, une sourde menace. Le personnage de Rothbart est incarné, par Elliot Bussinet. Tout de noir vêtu, il inspire la crainte lorsqu’il enlève Odette ou lorsqu’il affiche une puissance sans limites lors de « l’acte noir ». Quand il se réveille dans un cachot, au début du quatrième acte, Siegfried exprime une intense douleur. La scène où sa mère le soulage, le console, est très émouvant, comme le sont ses retrouvailles avec le cygne blanc.
Les décors sont minimalistes, la couleur quasi absente, la scène grise presque vide. Le ballet ne commence pas par un bal mais par une curieuse cérémonie, où l’on fête le projet de Rothbart. Au fond, les images et les vidéos de Borris Labbé vont nous raconter une fable écologique. Nous sommes prévenus dès le début : en arrière plan des grattes-ciel s’élèvent inexorablement, ils se rapprochent, deviennent menaçants, d’autant que l’orage éclate. Le lac des cygnes, le refuge, est souillé par des résidus pétrolier alors qu’apparaît peu à peu un derrick. Bientôt nous sommes face à une impressionnante raffinerie. Pendant le duo de Siegfried avec Odile, la fille de Rothbart, les vols de corbeaux noirs sont insistants, devenant le symbole du mal. La fin reste ouverte: Siegfried et Odette partent ensemble, un grand soleil noir s’enfonce dans le lac, la raffinerie vacille puis commence à s’affaisser, laissant une porte entrouverte sur l’espoir.
Une histoire de notre temps, la dénonciation de l’utilisation inconsidérée des énergies fossiles se superpose à un ballet classique, totalement romantique. La greffe est plutôt réussie. Même si les vidéos de Borris Labbé sont frappantes, elles ne dénaturent pas le ballet. Le monde merveilleux du Lac des cygnes et celui de nos préoccupations contemporaines s’entremêlent sans heurter. Déplacer cette parfaite allégorie de la lutte du bien et du mal sur le terrain de la crise écologique était une idée légitime. Nous quittons le spectacle convaincu par ce pari, surtout que le message d’Angelin Preljocaj ne nous a pas privé de la joie d’admirer les danseur-e-s et de ré-écouter la musique enchanteresse de Tchaïkovski.
Visuel © : J C Carbonne. Le Lac des Cygnes, Angelin Preljocaj