Au Théâtre de l’Opprimé se joue jusqu’au 30 novembre Incestuel, une pièce épineuse et flamboyante, portée par la justesse des comédiens et du texte.
« Incestuel », un terme que l’on entend peu, effacé derrière un autre à qui l’on accorde plus de crédit : « Inceste ». Avec cette pièce, l’écrivaine et comédienne Laurence Mongeaud entend faire émerger cette notion, trop méconnue, qui définit les violences intrafamiliales où les frontières affectives, intimes et psychiques sont transgressées.
C’est au Théâtre de l’Opprimé que se joue Incestuel… Une pièce qui narre l’oppression subie de deux enfants par des membres de leur famille. Incestuel a trouvé la juste place au 78 de la rue du Charolais.
La compagnie nutritive !, composée du binôme artistique : Nadia Rémita, interprète et metteuse en scène, et du scénographe Pierre Pannetier retrouve Laurence Mongeaud, après avoir travaillé ensemble en 2014, sur l’adaptation de L’Autre Fille d’Annie Ernaux. Un spectacle qui sera joué en tournée 3 années durant, de 2016 à 2019. Une fois encore, c’est autour de récits ancrés dans le réel que les deux artistes collaborent, car c’est à partir de témoignages que la comédienne et autrice écrit la pièce.
Ainsi, d’un bout à l’autre de la scène, deux récits se croisent : celui d’un homme et d’une femme dont les existences ont été entravées par ce mot « incestuel ». Chez elle, c’est la mère, chez lui le frère. Elle le dit dès le commencement, lui le formulera sur le tard. Des douches insidieuses qui n’ont plus pour utilité de laver, des séances de fesses à fesses non consenties constituent leur cadre familial.
Deux chaises, d’un bout à l’autre de la scène, autour desquelles gravitent deux âmes, deux histoires, deux corps, qui abritent en eux le traumatisme formé par l’incestuel. Elle est blonde, lui brun : une rose blanche et une rose noire, à l’opposé l’une de l’autre. Ils finiront par se rejoindre, face du drame.
Au sol, un parterre de gravillons et des roses blanches éparses. Des costumes simples et des gestes qui définissent l’évolution temporelle. D’un geste de la main, elle défait ses nattes enfantines qui font place à la longue chevelure blonde de femme. D’un revers, il tire sur l’élastique qui retient ses cheveux en une queue de cheval style employé de bureau, pour laisser vivre sa masse capillaire et rebelle, adolescente.
Les accessoires marquent l’évolution temporelle : les bottines féminines remplacent les baskets de l’enfance.
Des transitions minimes, discrètes et fluides qui transportent le spectateur dans l’existence de ces deux êtres écorchés.
Pour animer les émotions en dents de scie des protagonistes, des mélodies, classiques et vivantes, les accompagnent : joie, colère, torpeur. On se laisse porter : on frémit ou l’on sourit au gré des événements contés.
Les comédienn.es Marie Donnio et Eric Challier s’approprient à merveille l’espace scénique qu’ils habitent en majesté.
Si les protagonistes ne sont pas nommés, leurs agresseurs, le sont, par des adjectifs « l’effaceur », un pronom « autrui », un nom « l’erreur ». De façon très judicieuse, la comédienne de L’Autre fille désigne ces êtres : mère, frère, inconnu, qui constitueront les plus grands obstacles traversés par les protagonistes. Avec cette dénomination, l’autrice incorpore une dimension universelle et poétique au texte. Elle nomme ces personnages par la fonction qu’ils occupent chez nos héros. « L’effacé devient l’effaceur », l’agresseur devient « l’erreur ». Chacun et chacune peut alors se figurer sa propre écluse à travers ces appellations. Des dénominations dont la simplicité et le caractère fonctionnel déconcertant renforcent l’expérience traumatisante vécue par les protagonistes.
Des histoires tragiques, mais pas dénuées d’humour. L’humour, un mécanisme de défense privilégié qui sévit même dans les situations les plus dramatiques. À la manière de la cinéaste Maïwenn Le Besco, qui a réalisé les films Pardonnez-Moi, ADN ou encore Polisse, des longs métrages mêlant drames familiaux, quête de soi et violences physiques et sexuelles, qui se distinguent tous par leur grande portée humoristique et tragique, Laurence Mongeaud et Nadia Rémita mêlent drame et ironie.
Les interprètes se fondent avec une grande justesse derrière ces mots emplis de douleur et de joie.
C’est avec beaucoup d’engouement que l’on espère découvrir les prochaines créations de la compagnie nutritive ! et les textes de Laurence Mongeaud.
Incestuel se jouera de nouveau le 28 mars 2026 au Cresco.