Julien Santini bouscule les codes du stand-up avec une énergie aussi déroutante que maîtrisée. Un spectacle imprévisible où le rire naît souvent là où on ne l’attend pas.
À la Gaîté Montparnasse, Julien Santini ne commence pas son spectacle. Il le fracasse.
La musique d’entrée résonne quelques secondes, comme dans tous les one-man-shows. Le public se met à donner la cadence avec des applaudissements, on s’attend aux petits pas de danse, au déhanché pour lancer la soirée. Et non, Julien Santini coupe la bande-son de façon abrupte et attaque un texte comme si nous arrivions au milieu d’une conversation déjà entamée. Pas de bonsoir, pas de préambule, le rire est instantané.
Ce contre-pied inaugural dit tout de son art. Julien Santini ne cherche jamais le confort, il s’engouffre dans la faille, le déraillement et parfois l’inconfort pur.
Une fois cette fausse intro achevée, il précise, presque ingénument : “Voilà, ça c’était l’intro. Maintenant on commence.” Et le jeu s’installe. Écrit ou improvisé ? On ne sait jamais vraiment. Il retient quatre ou cinq prénoms dans la salle, les recycle, les transforme en matière vivante. Il danse, virevolte, hurle, chuchote, déborde. Il circule entre un fil narratif structuré et des échappées imprévisibles.
C’est là que Santini impressionne.

Julien Santini est une bête de scène au sens animal du terme. Il a cet humour instinctif, celui qui joue des silences et des attitudes de son public. Il occupe l’espace avec une générosité totale. Il donne tout, et c’est précisément ce débordement qui rend le spectacle aussi jouissif qu’imprévisible. Par moments, il semble traversé par une énergie incontrôlable, presque explosive, on pense au syndrome de Gilles de la Tourette tant il peut passer du murmure au cri, de la délicatesse à la brutalité en une fraction de seconde.
Côté thèmes, il se balade de la satire des codes du stand-upper classique, en passant par sa famille, ses origines, ses vies passées. En soi, rien de révolutionnaire, mais le pacte tacite de l’humoriste dans l’exercice fragile du seul en scène est le pacte d’authenticité. Authenticité feinte ou réelle pour donner le sentiment au spectateur que son vécu pourrait être le nôtre. Alors oui, son vécu est par moments fantasque et loufoque, mais après cinq minutes passées avec Julien Santini, on comprend aisément que tout peut réellement lui être arrivé dans une de ses vraies vies.
Il faut souligner la part inhérente d’improvisation que l’on retrouve dans chacun de ses spectacles, quand bien même il y a une route balisée vers des thèmes cardinaux, on sait pertinemment que la soirée que l’on vit ne sera pas celle de demain, ni celle de Marseille ou Bordeaux. La porte d’entrée vers son univers singulier ne sera pas la même en fonction d’un applaudissement ou d’un rire dans la salle, qu’il ne manquera pas de souligner volubilement.
Ce n’est pas tant dans le propos que Julien Santini fascine, mais dans la manière. Il emprunte des codes pour mieux les fissurer, là où l’on attend une chute, il propose un silence. Là où l’on croit saisir la direction, il bifurque vers l’absurde ou vers une saillie sexuelle surgie de nulle part. Ici pourtant, tout est maîtrisé, le malaise (fréquent) n’est pas un accident, c’est une mécanique et il en joue avec une précision redoutable.
Il y a aussi, chez lui, un rapport très particulier au langage, le choix des mots n’est jamais neutre. Son vocabulaire, son phrasé, sa manière d’articuler les silences participent à construire un univers singulier dans la cartographie actuelle de l’humour. On sent un goût pour le burlesque, pour la rupture, pour une forme de poésie dissonante qui ne cherche pas à plaire à tout prix.
Est-ce confortable ? Non.
Est-ce formaté ? Certainement pas.
Est-ce vivant ? Absolument.
Julien Santini refuse le moule, il préfère nettement le vertige. Et même si ce n’est peut-être pas le chemin le plus balisé vers les récompenses institutionnelles (coucou les Molières), c’est un choix artistique fort. À la Gaîté Montparnasse, il confirme qu’il appartient à cette catégorie rare d’humoristes qui ne cherchent pas seulement le rire, mais la secousse.
Chez CULT, on ne peut que conseiller d’aller le voir. Parce qu’il est précieux, dans un paysage saturé de formats, de tomber sur un artiste qui ose encore désorienter.
Julien Santini est toutes les semaines à la Gaîté Montparnasse et en tournée partout en France
Visuel ©Clemence Bedoret