Julien Santini bouscule les codes du stand-up avec une énergie aussi déroutante que maîtrisée. Un spectacle imprévisible où le rire naît souvent là où on ne l’attend pas.
La musique d’entrée résonne quelques secondes, comme dans tous les one-man-shows. On s’attend au pas dansant, au salut, au temps laissé aux applaudissements. Et puis non. Il coupe la bande-son net. Silence. Et il attaque un texte comme si nous arrivions au milieu d’une conversation déjà entamée. Pas de bonsoir, pas de préambule. On est déjà dedans.
Ce contre-pied inaugural dit tout de son art. Julien Santini ne cherche jamais le confort. Il cherche la faille. Le déraillement. La surprise. Et parfois, l’inconfort pur.
Une fois cette fausse intro achevée, il précise, presque ingénument : “Voilà, ça c’était l’intro. Maintenant on commence.” Et le jeu s’installe. Écrit ou improvisé ? On ne sait jamais vraiment. Il retient quatre ou cinq prénoms dans la salle, les recycle, les transforme en matière vivante. Il danse, virevolte, hurle, chuchote, déborde. Il circule entre un fil narratif structuré et des échappées imprévisibles.
Son spectacle déconstruit la panoplie classique du stand-up. Il en emprunte les codes pour mieux les fissurer. Là où beaucoup installent des rails rassurants, lui casse le rythme. Là où l’on attend une chute, il propose un silence. Là où l’on croit saisir la direction, il bifurque vers l’absurde ou vers une saillie sexuelle surgie de nulle part.

Par moments, il semble traversé par une énergie incontrôlable, presque explosive. On pense au syndrome de Gilles de la Tourette tant il peut passer du murmure au cri, de la délicatesse à la brutalité en une fraction de seconde. Mais tout est maîtrisé. Le malaise n’est pas un accident, c’est une mécanique. Il en joue avec une précision redoutable.
Julien Santini est une bête de scène. Au sens animal du terme. Il occupe l’espace avec une générosité totale. Il ne fait pas semblant. Il ne calcule pas son énergie. Il donne tout, et c’est précisément ce débordement qui rend le spectacle aussi jouissif qu’imprévisible.
Il y a aussi, chez lui, un rapport très particulier au langage. Le choix des mots n’est jamais neutre. Son vocabulaire, son phrasé, sa manière d’articuler les silences participent à construire un univers singulier dans la cartographie actuelle de l’humour. On sent un goût pour le burlesque, pour la rupture, pour une forme de poésie dissonante qui ne cherche pas à plaire à tout prix.
Est-ce confortable ? Non.
Est-ce formaté ? Certainement pas.
Est-ce vivant ? Absolument.
Julien Santini refuse le moule. Il préfère le vertige. Et même si ce n’est peut-être pas le chemin le plus balisé vers les récompenses institutionnelles, c’est un choix artistique fort. À la Gaîté Montparnasse, il confirme qu’il appartient à cette catégorie rare d’humoristes qui ne cherchent pas seulement le rire, mais la secousse.
Chez CULT, on ne peut que conseiller d’aller le voir. Parce qu’il est précieux, dans un paysage saturé de formats, de tomber sur un artiste qui ose encore désorienter.
Julien Santini est toutes les semaines à la Gaîté Montparnasse et en tournée partout en France
Visuel ©Clemence Bedoret