L’opéra de Francfort reprend pour quelques représentations, le Tristan et Isolde mis en scène par Katharina Thoma, sous la direction époustouflante de son directeur musical, Thomas Guggeis qui, à elle seule, vaudrait le déplacement. Une distribution intéressante complète la soirée placée sous le signe de l’incontestable génie wagnérien.
La ferveur spéciale « Wagner » des salles d’opéra, était tangible tout au long des quatre heures de ce Tristan et Isolde, où le temps semble toujours suspendu et où l’on regrette lors des derniers accords, que ce soit (déjà) fini. Nietzsche écrivait à propos de l’œuvre monumentale de Wagner : « Le monde est pauvre pour celui qui n’a jamais été assez malade pour goûter cette “volupté de l’enfer”. » (Ecce Homo). Nul doute que le miracle se reproduit à chaque fois.
Le mérite en revenait d’abord à l’orchestre de l’opéra et du musée de Francfort et à son brillant chef, Thomas Guggeis, qui nous a offert une prestation en tous points idéale, valorisant chacun des pupitres à l’égal des voix, amplifiant les émotions par ce mélange subtil des sonorités instrumentales et humaines, que Wagner a si bien composé, soulignant sans excès l’importance des Leitmotivs (littéralement motif conducteur) qui annoncent l’action, dépeint les états d’âme et la psychologie, caractérisent les personnages et nous fait littéralement pénétrer dans le monde mystérieux de l’alchimie musicale parfaite.
Ainsi en est-il de cette obsédante litanie où le ressac des vagues semble toujours vouloir recouvrir en fin la plage sans jamais réussir à conclure, dont Guggeis nous fait redécouvrir l’entêtante mélodie et son lien étroit avec les évolutions des personnages de la rencontre entre Tristan et Isolde à leur fusion dans l’au-delà.
Thomas Guggeis explore ainsi sans répit des dimensions musicales inédites, respectant l’intégralité de la partition sans la moindre coupure, il en donne une lecture intellectiuellement subtile et émotionnellement parfaite.

Il offre toute leur place aux deux solistes pour lesquels Wagner a écrit des pages sublimes au troisième acte, le cor anglais et la fameuse trompette en bois, dont le compositeur avait commandé la fabrication dans cet objectif. En effet Eugenio Valle (Holztrompete) et Aurélien Laizé (Englishhorn) jouent directement sur la scène et leur présence est du plus bel effet.
Le volume sonore global reste contenu et respectueux des nuances et des évolutions de formation orchestrale voulues par Wagner, permettant aux chanteurs de donner le meilleur sans forcer leurs voix et créant ainsi une interaction entre la scène et la fosse.
Le plateau vocal ne se hisse pas tout à fait à la même hauteur même si nous avons des champions toute catégorie, particulièrement applaudis d’ailleurs par une salle de connaisseurs.

L’un des solistes les plus brillants de l’Ensemble de Francfort, le baryton Nicholas Brownlee, que nous avions découvert ici même en Sachs il y a quelques années, est devenu en l’espace de deux saisons, une véritable star internationale. Il a été notamment un remarquable Wotan dans le Prologue du Ring (Das Rheingold) mis en scène par Tobias Kratzer à Munich et poursuivra ses exploits dans ce rôle dans Die Walküre dans quelques mois. Il sera également un Hollandais très attendu cet été à Bayreuth. Et il a fait de Kurwenal l’un des héros de la soirée, tant il excelle à incarner brillamment ces rôles wagnériens : le caractère « naturel » de sa puissance vocale fait merveille et la beauté de sa voix – de son timbre tout particulièrement- lui permet de camper avec efficacité le compagnon de Tristan au cours des trois actes. Il passe de l’empathie à la colère et assène de véritables tornades vocales qui fusent à travers la salle depuis les hauteurs de son perchoir au troisième acte, écrasant littéralement l’agonie de Tristan.
L’autre interprète exceptionnel de la soirée était le roi Marke de la basse allemande Andreas Bauer Kanabas, lui aussi membre de l’Ensemble de Francfort, et déjà souvent remarqué dans divers rôles.
Non seulement sa projection vocale est fabuleuse, mais la prestation du roi moralement blessé de la trahison de « son » Tristan, est de celle qui soulève le maximum d’émotions dans une salle. Pourtant le chant est « naturel » là aussi, soulignant la grande classe du personnage tout en se lançant dans un de ces longs récits wagnériens en captivant son auditoire par son art du « dire », la richesse de son timbre et la fluidité de sa remarquable ligne musicale, la subtilité de son jeu ont suscité une ovation remarquée aux saluts.
Concernant le troisième membre de l’Ensemble, la mezzo Claudia Mahnke, dans le rôle de Brangäne, on soulignera là aussi une aisance remarquable sur scène, campant davantage qu’une confidente, la presque compagne-complice d’Isolde, qui la protège, la met en garde, tente d’éviter le drame et ses mouvements précis comme ses gestes de la main, sont autant d’indications d’une incarnation subtile et réfléchie. Vocalement on reste un tout petit peu sur sa faim du fait d’un volume parfois insuffisant qui ne lui permet pas toujours de se mesurer d’égal à égale avec l’orchestre. Pourtant elle sait insuffler à son personnage un peu de dureté dès ses premiers dialogues avec Isolde et réussit à lancer ses cris d’avertissement poignants du début du deuxième acte avec efficacité, depuis le bord de la scène.

L’interprète d’Isolde était très attendue puisque la soprano finlandaise Miina-Liisa Värelä, élue chanteuse de l’année par les Opéra Awards, fait beaucoup parler d’elle dans les rôles wagnériens de référence (mais elle a également été une teinturière remarquée sous la direction de Petrenko au festival de Baden Baden en 2023). Elle sera d’ailleurs Brünnhilde, aux côtés du Wotan de Nicholas Brownlee, à Munich dans quelques mois et s’illustrera à nouveau à Bayreuth cet été en Kundry dans Parsifal.
La voix possède de réels atouts notamment un grave profond et des aigus ronds et très bien projetés qui emplissent sans difficulté la salle tout en surfant sur l’orchestre mais, de temps en temps, cette belle prestance est très légèrement prise en défaut notamment dans le medium un peu plus faible. Malgré ces petites réserves, on se doit de souligner que la prestation était globalement fort belle, de la colère (sans excès mais bien scandée) du premier acte à l’étourdissant Liebestod final, si bien chanté qu’il a emporté toute la salle sur les ailes de cette fin sans fin…
Plus problématique (mais étonnant) était le Tristan de Marco Jentzsch. Le ténor n’a pas les moyens vocaux requis, la voix ne passe pas très bien l’orchestre (ni les décibels héroïques du Kurwenal de Brownlee), elle se montre même presque confidentielle dans le duo de l’acte 2 avec l’inoubliable morceau de choix qu’est le « So stürben wir, um ungetrennt, ewig einig, ohne End’, ohn’ Erwachen ». Pourtant il marque le rôle d’une empreinte incontestable qu’on mettra sur le compte d’un charisme scénique et vocal.
Expliquons-nous : la voix n’est clairement pas assez large pour le rôle mais il a la sagesse de ne jamais la forcer, lui conservant aussi souvent que possible, un beau velouté émouvant (parfois, cela ressemble un peu à du parler-chanter car la ligne de chant n’est pas suffisamment soutenue). Et lorsqu’il a cette longue plage en soliste, son interminable agonie du troisième acte, alors il incarne un Tristan désespéré, poignant, convainquant, émouvant.
L’art vivant c’est aussi cela : convenir du fait qu’une voix n’est pas tout à fait à sa place dans le rôle mais admirer malgré tout la remarquable composition de l’interprète et en être touché.

Un mot pour les petits rôles, tenus par des chanteurs de l’Ensemble, l’ami de Tristan, Melot par le ténor Taehan Kim, le marin par Theo Lebow et le timonnier par Pete Thanapat, avec la qualité « maison ».
Sans oublier les choeurs comme toujours exceptionnels et bien préparés par Álvaro Corral Matute.
La mise en scène de Katarina Thoma a été créée à Francfort en janvier 2019. Elle a été revue pour cette reprise par Orest Tichonov. On avait beaucoup apprécié lors de cette même saison, son illustration inventives des « Brigands » d’Offenbach (Die Banditen en allemand), revisitée façon opérette autrichienne. Là encore, elle se montre excellente directrice d’acteurs, valorisant intelligemment les subtiles évolutions des sentiments des protagonistes et créant un cadre suffisamment simple et esthétique pour ne pas distraire le spectateur de l’essentiel : la musique sous toutes ses formes.
Simples et dépouillés les décors de Johannes Leiacker subtilement rehaussés par le jeu d’éclairage de Olaf Winter, ont pour thème commune, le bateau, un petit canot qui change de couleurs et parait tantôt flotter sur l’eau (acte 1), tantôt s’être échoué au milieu d’un environnement âpre et hostile (acte 3). A ce premier accessoire récurrent, s’ajoute un long module rectangulaire qui n’est pas sans évoquer le mystérieux monolithe noir de « 2001 l’odyssée de l’espace », mythique film de Stanley Kubrik.
A l’acte 1 il descend des cintres presque jusqu’au sol, formant alors une plate-forme tenue par des filins et semblant osciller au gré des vagues. C’est le lieu (fort instable !) où Isolde formule ses griefs à Brandane, et où a lieu la première rencontre entre Tristan et Isolde.
Il s’incline brusquement presque à l’horizontal au moment où, ayant bu le même filtre, ils tombent en extase, les dissimulant à notre vue tandis que leurs mains se rejoignent.
Il forme une paroi à l’acte 2, dans un univers particulièrement assombri et les deux amants s’en servent de paravent, de lieu de fusion où ils paraissent se fondre l’un dans l’autre et s’évanouir dans le noir. Le long dialogue est magnifié par un tel décor d’autant plus que l’arrivé brutale de Marke conduit à un éclairage tout aussi brutal du plateau, néons blancs aveuglants et confusion des « coupables ».

L’acte 3 enfin, est simplement illustré par le canot échoué sur l’ilot, représentation de couleur noire du célèbre tableau « La Mer de glace » de Caspar David Friedrich, dans un environnement à nouveau assombri symbolisant le drame de l’agonie de Tristan.
Thoma choisit une transposition relativement atemporelle mais qui rompt nettement malgré tout avec la période du moyen-âge où se situe la légende qui a inspiré Wagner. Les costumes sont modernes, Brangäne évoque une assistante de direction tirée à quatre épingles, Isolde porte des robes longues plus théâtrales et revêt parfois un long manteau style cape, Tristan a un vague air romantique et un peu dépenaillé malgré la belle coupe de son (ex ?) uniforme (avec manteau de cuir), Kurwenal montre sa belle musculation en marcel noir et Marke a la cravate et le Dior élégant du chef.
Par sa simplicité cette mise en scène peut facilement s’adapter à toute sorte d’interprètes. Ceux que Francfort nous proposait pour cette représentation, étaient particulièrement adéquats à la modernisation dans le temps et l’espace et l’ensemble donnait une vraiment belle soirée malgré les quelques limites très secondaires, soulignées dans l’analyse du plateau vocal.
Pour ce week-end de Pâques, l’opéra présentait une magnifique statuette de Wagner en chocolat dont on aurait bien croqué au moins les doigts si l’on ne craignait pas le crime (gourmand) de lèse-majesté.
Visuels : ©Barbara Aumüller
+ Hélène Adam pour le Wagner en chocolat, séance du 3 avril 2026.