Il y a bientôt 15 ans au festival d’Aix-en-Provence, le compositeur britannique George Benjamin créait l’événement avec une création contemporaine originale : « Written on skin ». Un opéra coup de poing basé sur une légende médiévale. L’opéra de Francfort nous en propose une autre vision et réunit une distribution de premier plan.
Le livret était écrit par Martin Crimp avec lequel George Benjamin avait déjà travaillé pour un premier opéra, « Into the little hill ». Cette fructueuse collaboration se poursuivit pour toutes les œuvres lyriques qui suivirent ce succès phénoménal.
Rares sont en effet les créations contemporaines qui trouvent un public suffisamment important pour se voir propulsées sur d’autres scènes à la suite de la Première. Ce fut le cas de Written on skin, comme d’ailleurs par la suite des autres œuvres lyriques du couple Benjamin/Crimp, comme Lessons in love and violence (2018) ou plus récemment Picture a day like this (2023).

A Aix-en-Provence, en 2012, Written on skin avait été un événements salué par la critique unanime et surtout, ovationné par un public enthousiaste. Le Monde sous la plume de Renaud Machard se demandait même s’il ne s’agissait pas du meilleur opéra écrit depuis 20 ans ?
Car Written on skin n’est pas une simple cantate étirée, c’est une œuvre lyrique à part entière avec son scénario et sa succession de tableaux qui fait sens durant une heure et quarante minutes d’un dialogue vocal et orchestral nourri et souvent fascinant.
On pouvait légitimement se demander si treize ans plus tard, le charme de la découverte – qui devait beaucoup également à la mise en scène de Katie Mitchel et aux interprètes exceptionnels tels Barbara Hannigan et Bejun Mehta- resterait intact.

Dans cette belle mise en scène de Tatjana Gürbacaqui renouvelle l’approche de l’œuvre, on peut répondre positivement sans la moindre hésitation.
L’œuvre a des qualités musicales et théâtrales intrinsèques suffisantes pour s’offrir sans dommage à d’autres illustrations scénographiques. Et celle que nous propose Francfort pour cette nouvelle production est des plus séduisantes.
L’histoire, tirée du Décaméron de Boccace et du conte du troubadour Guillem de Cabestanh, Le Cœur dévoré, est aussi simple que cruelle, sorte de thriller de l’horreur.

En effet le triangle amoureux imaginé par Martin Crimp, est un sujet poignant : un homme riche souhaite qu’un jeune artiste immortalise son âme et ses bonnes actions dans un manuscrit enluminé. Une liaison se noue entre l’artiste et l’épouse du propriétaire terrien, lorsque celle-ci a la propre révélation de son désir au travers des miroirs de l’art. Lorsque le puissant Protecteur l’apprend, il assassine son rival (« The boy ») et contraint sa femme (« the Woman »), Agnès, à manger son cœur sans le savoir, scène orgiaque à la limite du cannibalisme qui finit d’exacerber les dépravations humaines.
On avait apprécié le travail de Tatjana Gürbaca pour La Juive d’Halévy sur cette même scène (pour laquelle un DVD vient de sortir chez Naxos).
A nouveau, l’originalité du concept séduit dès l’ouverture du rideau. Nous voici transportés au premier abord bien loin de l’univers de la légende occitane moyenâgeuse dont s’est inspire Crimp.

Le décor de Klaus Grünberg représente en effet une vague de collines nues et stylisées, avec quelques accessoires disséminés, un ensemble de tours modernes évoquant le centre de Francfort apparait au lointain mais le tout, très futuriste, s’apparente à l’univers de la BD moderne et des hypothèses dystopiques.
Un jeu de lumière permet de passer du jour à la nuit tandis qu’au fil des tableaux, surgissent dans le ciel, tantôt un avion de ligne en descente et plus tard les troncs de sept bouleaux dont on ne voit pas les branches.

Ce paysage désertique apparait comme un monde en miniature sur lequel évoluent les personnages. Leurs costumes, que l’on doit à Silke Willrett, sont très typés et très colorés et occupent une place de choix dans la description efficace de l’évolution des personnages.
On commence en effet par la peinture sociale des protagonistes. Parmi eux, la femme est soumise, corsetée dans une robe qui interdit tout mouvement audacieux, elle ne sait ni lire ni écrire. Mais peu à peu elle s’émancipe, notamment en tombant amoureuse du jeune artiste, elle devient rebelle et courageuse et sa tenue s’allège, elle se libère sous nos yeux avant d’être victime de la plus horrible des vengeances de la part de son mari.
L’apparence du « Boy » (mi-ange mi-très jeune homme) évolue elle aussi tout en conservant intacte une grâce juvénile et une blondeur séraphique, il est tour à tour vêtu de blanc, puis de noir et enfin déguisé de longues parures féminines d’époque comme le sont les trois anges du final.

Et tous les personnages admirablement incarnés par les artistes, montrent bien tout à fois leurs ambiguïtés et leurs évolutions.
Le Protecteur, propriétaire, patriarche, à qui Bo Skovhus prête sa puissante voix de baryton rompu à l’exercice vocal de l’opéra contemporain, est un homme narcissique, névrosé, jaloux mais il a lui-même des sentiments complexes à l’égard du « Boy » à qui il commande le « livre de sa vie ». Mais l’artiste danois dont la réputation de grande présence scénique accompagne toujours les louanges concernant la facilité avec laquelle il passe d’un répertoire à l’autre, sait en faire un personnage complexe en variant les colorations de sa sombre et profonde voix.
L’Agnès de la soprano Elizabeth Reiter a elle aussi un timbre riche en harmoniques, qui sonne bien dans ses interventions même lorsqu’elle est encore soumise et résignée et qui explose de désespoir quand elle réalise l’horreur du final. Investie d’une incontestable puissance dramatique, elle se montre particulièrement à l’aise dans les sauts de registre imposés par la partition passant de graves nourris à des aigus souverains sans aucune difficulté technique et insufflant à son personnage cette remarquable évolution qui en fera une femme livérée et révoltée avant que d’être cruellement trahie.
Nous l’avions déjà apprécié sur cette même scène en Fiorella dans Les Brigands d’Offenbach et plus récemment encore en Dorabella dans Cosi fan tutte. Membre de l’Ensemble de Francfort, elle prouve encore l’excellence de cette formation de premier plan qui permet à des artistes douées de se produire dans toute sorte de répertoires.
Le « Boy » (et « premier ange ») du contre-ténor Iurii Iushkevich, a l’allure asexuée d’un être venu d’ailleurs, plus céleste que charnel, qui sert de miroir aux deux personnages principaux, avec ses reflets d’où jaillit l’art. Blond, cheveux longs, allure gracile et élégance naturelle, le contre-ténor symbolise parfaitement cet ange qui sera, tel l’agneau, sacrifié sur l’autel des désirs et des dépravations humaines. L’on admire son aisance scénique comme sa voix presque indéfinissable qui donne tant de poésie à l’ensemble de la représentation.

Le premier ange est donc un contre-ténor volontairement androgyne, les deux autres sont une femme et un homme, que la mise en scène habille à l’identique, tout au long des tableaux, en petits marins. Lors du final ils revêtent de longues robes d’époque.
La soprano Marie Cecelia Hall et le ténor John Michael McCown, tous deux membres de l’Ensemble et à ce titre, plusieurs fois entendus dans divers rôles secondaires, assurent l’un comme l’autre de brillantes prestations qui donnent à la représentation une perfection vocale particulièrement agréable dans ce répertoire où les dissonances ne manquent pas.
George Benjamin a composé une partition hybride où l’on peut entendre en même temps des sonorités baroques, allusions directes au thème choisi, notamment par le truchement d’une vieille de gambe, et les éclats modernes des cuivres et des percussions, sans oublier le son éthéré de l’harmonica de verre qui symbolise le monde des anges. Comme l’histoire voit cohabiter ces personnages, la musique s’y associe étroitement et dessine, en quelque sorte, ce tableau géant du monde.
On regrettera un peu le génie du compositeur lui-même dirigeant son œuvre à Aix-en-Provence car, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra et du Musée de Francfort, Erik Nielsen, en offre une approche parfois trop brutale et trop sonore, sans toujours respecter cette étrange alchimie unique qui doit permettre d’entendre aussi bien tous les aspects de la composition.
Même si la fascination pour cette œuvre étrange reste intacte, l’on ne ressent pas toujours le renouvellement du genre lyrique auquel Benjamin apporte une pierre importante.

Le public fort nombreux pour un dimanche de pâques, a fêté comme il se doit, l’originalité de l’entreprise et la qualité des interprètes dans une mise en scène qui a su restituer sa part d’étrange à l’œuvre.
Visuels : ©Barbara Aumüller