À partir de l’œuvre de Philippe Besson, Mathieu Touzé et Yuming Hey ont construit un diptyque théâtral composé de Un garçon d’Italie et Vous parler de mon fils. Entre mémoire intime, deuil et puissance collective du théâtre, ils reviennent sur la genèse de ces spectacles et sur la place du silence, de la musique et de l’émotion dans leur travail.
MT : Mon rapport à l’écriture de Philippe Besson est d’abord un rapport intime. J’ai découvert Un garçon d’Italie il y a longtemps et cette manière très simple, presque nue, de parler de la disparition, du désir et de la honte m’a bouleversé. Besson écrit avec une grande clarté qui laisse toute la place aux émotions.
Ce qui me touche particulièrement dans ses textes, c’est la façon dont il parle des êtres qui restent après un drame. Il ne raconte pas seulement un événement : il raconte les ondes de choc qu’il produit dans les corps et dans les silences.
Pour le théâtre, c’est une matière très forte, parce que c’est une littérature qui travaille l’absence et ce qui ne peut pas être dit. Et, à titre personnel, ces récits touchent aussi à quelque chose de très générationnel : la honte, l’amour empêché et la difficulté d’exister tel que l’on est.
YH : Pour moi, la rencontre avec ce texte s’est faite par le plateau, par le travail avec Mathieu. J’ai fait mes premières armes avec ce texte. J’y ai exploré la technique du paysage intérieur de Krystian Lupa, qui consiste à écrire tout ce que pense ton personnage notamment dans les silences, pour ensuite me pencher sur la méthode de travail de Claude Régy qui interroge la manière dont le silence densifie l’espace.
Dans les textes de Philippe Besson, les émotions sont souvent retenues, presque empêchées. En tant qu’acteur, cela oblige à chercher des endroits très subtils de jeu : dans le regard, dans la respiration, dans les silences. Aujourd’hui, ses mots, son phrasé, sa manière d’écrire habitent en moi.
MT : Quand j’ai su que Philippe écrivait sur le harcèlement scolaire, je savais déjà que je l’adapterai à la scène. Parce que j’avais besoin de traverser physiquement, par les mots d’un auteur, ce que j’ai moi-même vécu. Et ce qui me donne de l’espoir, dans cette tragédie, c’est de me rappeler chaque soir que, malgré tout, je suis vivant.
Dans Un garçon d’Italie, Philippe Besson ne consacre qu’une seule phrase au chagrin des parents ayant perdu un enfant « Pour eux tout est fini désormais ce qui les attend c’est juste enfer ordinaire », avec Vous parler de mon fils, on met de la lumière sur cette souffrance-là.
Pendant longtemps, j’ai pensé que Un garçon d’Italie était une œuvre autonome. Le diptyque est finalement apparu comme une manière de regarder le deuil depuis deux points de vue qui ne peuvent jamais complètement se rejoindre.
YH : En 2024, j’ai traversé un deuil. Les mots de Philippe Besson ont participé à atténuer la souffrance. Il m’a fallu attendre que la plaie guérisse pour être prêt à en faire une œuvre, à parler du suicide chez les jeunes personnes homosexuelles. Lorsque Mathieu m’a proposé de collaborer sur la mise en scène de Vous parler de mon fils, c’était deux ans après, je savais que j’étais prêt.
MT : Ce qui me fascine avec ce diptyque, c’est que la seconde pièce transforme la perception de la première. Dans Un garçon d’Italie, on est plongé dans une histoire d’amour, dans la jeunesse, dans un désir très intense. Mais lorsque arrive Vous parler de mon fils, une autre dimension apparaît : celle du regard des parents, de l’incompréhension, du silence familial. Certains moments de la première pièce prennent alors une résonance différente.
YH : La force de vivre cette soirée en diptyque tient aussi à l’expérience collective qu’elle produit. Elle peut être cathartique pour des personnes qui ont traversé un deuil. Le fait d’entendre deux récits renvoie chacun à sa propre histoire. On entend des gens dans le public, qui ne se connaissent pas, se passer des mouchoirs. On pleure ensemble, on traverse des vagues d’émotion ensemble. C’est très puissant comme sensation.
MT : La pop, pour moi, est une mémoire collective très forte. Des artistes comme Céline Dion ou Mylène Farmer accompagnent des moments très intimes de la vie des gens.
Leur musique a une dimension mélodramatique que j’assume pleinement. Elle permet d’ouvrir les émotions et de créer un pont entre la scène et la vie des spectateurs. Et il y a aussi une dimension queer très présente dans cette culture pop.
YH : La pop permet aussi de faire entrer dans le spectacle quelque chose de très personnel. Quand une chanson résonne, chacun a son propre souvenir, sa propre histoire avec elle. Cela crée une émotion qui circule différemment dans la salle. Pour les acteurs, c’est aussi un point d’ancrage très physique : la musique agit sur le rythme du corps, sur la respiration. On commence à chanter au moment où l’on n’arrive plus à parler.
MT : Les silences sont absolument essentiels dans ce travail. L’écriture de Philippe Besson est faite de retenue : les personnages parlent beaucoup autour de ce qu’ils ressentent, mais rarement de manière frontale.
Au théâtre, ces silences deviennent des espaces très actifs. Ce sont des moments où le spectateur peut projeter sa propre histoire.
YH : Pour un acteur, les silences sont presque les moments les plus intenses. On n’a plus le texte comme appui, on est face à l’émotion pure.
Dans ces moments-là, on explore quelque chose de très intérieur. Le personnage continue d’exister, mais d’une manière plus fragile, plus secrète. Et parfois, c’est dans ces silences que le public comprend le plus profondément ce qui est en train de se jouer.
visuel : ©Christophe Raynaud de Lage
Temps fort Besson : du 3 au 29 mars au Théâtre 14.