Un lieu devenu classique pour la danse : dans l’enceinte du grand complexe hospitalier de la rive gauche se dresse l’église de la Salpétrière, ouverte au culte et également connue pour des expositions et installations d’arts visuels. Y montrer de la danse est devenu un rituel depuis que le festival d’automne a investi le lieu en 1975. Pour la première fois, en ce dimanche froid et humide d’hiver, le festival Faits d’hiver y a accueilli la singularité de la proposition de Carole Quettier.
« Dans l’extase, la danse ne s’évanouit pas, elle en forme et en formule l’atteinte »
Dans une des chapelles, un tapis de danse a été posé, carré et dépouillé, avec des sièges tout autour, de manière à offrir une vision en quadri-frontal, avec placement libre. Une présence féminine s’avance et saisit l’espace. Les bras nus, les cheveux serrés en queue de cheval, vêtue sobrement d’un pantalon sombre et d’une tunique moulante bleu foncé, Marie Barthélémy amorce un solo à l’écriture exigeante dans lequel elle va arpenter le sol, tendre un bras vers le bas comme une injonction, insérer des silences. On la voit aussi enfermer son visage aux yeux fermés dans l’ovale de ses bras levés, dansant sur une musique contemporaine de Pascal Dusapin pour violoncelle, Immer (Toujours). Des moments saccadés jalonnent ce parcours, la danseuse s’engageant dans des marches à reculons, des volutes, affirmant sa forte intériorité et une puissance affirmée.
Inutile de chercher un sens religieux à ce travail, même si les deux prénoms du titre convoquent inévitablement des figures bibliques qui ont inspiré la chorégraphe. En lisant la feuille de salle, on comprend que la pièce prendra la forme d’un poème chorégraphique se découpant en trois parties. Carole Quettier entre en effet à son tour sur le plateau après les vingt premières minutes. D’une silhouette plus fine, elle paraît similaire à sa partenaire mais outre leur gabarit qui diffère, sa tunique à elle est ouverte dans le dos, présentant une large fente. La lecture de ce costume est laissée à l’appréciation du public : ouverture, blessure, symbole féminin ?
Une musique très différente se fait alors entendre, création de la compositrice iranienne Nastaran Yazdani pour violoncelle et clarinette. Le contact s’établit, une main se pose sur le visage adverse, et un duo d’une grande sensibilité débute, proposant des gestes comme inconnus, d’une grande inventivité. Les deux danseuses s’imbriquent, descendent et roulent au sol pour laisser place soudain à une image de pietà qui se cristallise comme dans un flash. Mais les deux corps se séparent, divergent, repartent en torsion, suspendent le mouvement pour se retrouver à l’unisson, affirmant une sorte de sororité.
L’une retient l’autre de tomber, les regards montent vers le ciel et lorsqu’elles se font face, on dirait qu’elles ne se regardent pas et voient au travers l’une de l’autre… Un motif de poings fermés revient, énigmatique, tandis que la musique étire de longues tenues dissonantes. L’intensité en jeu ne se fait jamais violence, les corps ployant vers le sol, des coudes se touchant et l’on peut voir suggérées dans ce duo parfois sensuel des figures de gémellité.
Au moment où Marie Barthélémy quitte le plateau, sa partenaire reste immobile en équilibre, en silence. Mais par des ondulations, des bras s’ouvrant et se refermant, des petits sauts, Carole Quettier peuple ce vide de sa danse à elle, magnifiquement maîtrisée, dessinant du pied dans l’espace au son d’une nouvelle musique, un aria baroque de l’opéra Merope de Giacomelli dont l’écriture plus classique et la voix de soliste (Cecilia Bartoli) surprennent. La danseuse s’étire, s’enroule, ralentit et entre en résonance avec le lieu qui ne l’écrase jamais.
Une relation complexe se noue avec le sol et ses appuis, le regard s’intériorisant, les mains par moments étant retenues comme prisonnières du corps. Bras longs, sternum ouvert, fouet des jambes, Quettier fait ici preuve d’une grande technicité. On comprend alors que si sa partenaire était une résonance de Marie, elle danserait quant à elle plutôt celle de Marie-Madeleine (les prénoms du titre étant en italien).
Une dernière musique arrive alors, Aria Cello, de Boris Tchaikovsky. Rythmant la fin du solo, le repos alterne avec des suspensions, les bras allant chercher l’espace derrière le corps, la progression se faisant parfois sur les coudes pour finir dans le silence.
Marie Barthélémy revient alors : les deux danseuses se font face comme lors de retrouvailles à la fin des trois volets qu’elle viennent de danser. La tension se relâche et laisse place aux saluts.
Grâce à un entretien qu’elle nous a accordés, la chorégraphe, qu’on avait vue depuis quelques années uniquement dans des solos (Midi sans paupière en 2019 et Mes « soudains » en 2022, ce dernier présenté à Faits d’hiver), affirme aujourd’hui avoir franchi un grand pas avec cette nouvelle pièce. Après son travail d’interprète auprès d’Hervé Robbe (au CCN du Havre) et de Daniel Dobbels (dont elle danse toutes les créations pendant dix ans au sein de la compagnie Delentredeux), elle est parvenue à quelque chose de beaucoup plus personnel et ce duo s’est progressivement condensé en elle, cernant son rapport au temps, à l’espace, à la poésie et à la réception du monde. « Qu’est-ce qui me revient ? Qu’est-ce qui m’échappe ? Comment mes empêchements se déplacent-ils? Où mes jugements se faussent-ils ?» sont quelques-unes des questions qu’elle se pose.
Elle a rencontré Marie Barthélémy lors d’un travail commun avec la chorégraphe Françoise Tartinville (compagnie Atmen) et la question du duo l’a alors intéressée, avec un nouveau rapport à faire naître dans son propre travail et l’envie aussi d’écrire quelque chose pour Marie. Elles ne sont pas de la même génération, mais possèdent un héritage commun, celui du CNSMDP (conservatoire supérieur de Paris) où elles ont fréquenté les mêmes cours comme celui de Peter Goss et surtout celui d’improvisation/composition de Christine Gérard, essentiel. Quettier en est sortie diplômée en 2000.
Concernant le thème de la pièce, il s’est nourri de la fascination de la chorégraphe pour les mystiques religieuses (Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, sainte Thérèse d’Avila…) mais aussi des écrits de Claude Louis-Combet (1932-2025) qui l’a influencée, notamment par ses ouvrages Magdeleine, à corps et à Christ (2009) et Christine l’admirable, ultime livre paru en 2022 sur une mystique belge visionnaire (1150-1224), qui entretenait avec les oiseaux une relation privilégiée, partageant leurs chants et leurs vols. Quettier s’est intéressée au rapport à l’extase, cherchant à transposer les sensations de ce « monde de l’au-delà » en danse, jouant avec le temps suspendu et le sentiment d’existence absolue qui le caractérisent, avec une porosité extrême entre les deux. Elle a cherché à « se jouer de l’invisible, sans aucune démonstration de force » mais en mettant en jeu au contraire une vulnérabilité « pour donner à voir au spectateur autre chose à regarder, quelque chose de palpable, tout en le rendant actif ». La question qu’elle s’est posée est la suivante : du sacré au profane, comment la danse peut-elle s’approcher des expériences extatiques de ces femmes et aussi s’en distancier ?
Désirant s’éloigner de la lecture biblique des deux personnages et de tout livret dramaturgique, elle a creusé l’idée d’une incarnation, d’une lecture sensitive mêlant le poétique au physique. Prenant le corps de Marie Barthélémy comme réceptacle, elle a travaillé « sur des signes, des élans et une intériorité, sans imposer de sens immédiat ». Comme pour documenter Marie-Madeleine, femme en retrait de la société forcée d’être patiente, Quettier oblige le spectateur à la patience, « prenant le temps de ressentir sans être pressé de dire ».
Danser en extérieur en lumière naturelle ou dans un musée (et ici dans une église) la bouleverse plus que d’être au plateau, elle qui est sujette au trac : « Le rapport au public y est plus juste, plus vivant, et danser en quadri-frontal me permet de danser de partout ». La chapelle du Bon Pasteur à la Salpétrière a représenté pour Quettier un défi, « un moment plus âpre » mais y danser a été finalement pour elle une expérience très heureuse. Elle a apprécié la sobriété du lieu, sa pauvreté et le lien qui s’y installe entre cultuel et culturel.
Concernant leur recherche, Carole et Marie ont regardé des nombreuses reproductions de peintures du Greco, de Botticelli, d’Antonello da Messina, du Caravage, d’Artemisia, de Giacomo da Pontormo, de Rubens ou d’autres, ainsi que des sculptures du Bernin. Carole a noté dans certains de leurs tableaux les appuis lisibles des personnages mais souvent vacillants, ce qui l’a poussée à proposer à Marie, naturellement solide, de « perdre la puissance du sol » dans ses pieds, en dansant avec des appuis plus précaires, imprimant « peu de force dans le repoussé du sol ».
Son solo a été composé à l’été 2025, pour moitié en studio, en l’absence de Marie, puis terminé avec elle pour la suite. Le duo du milieu a suivi, terminé en un mois dans une grande liberté de travail, proposant un « temps contenu ou plus rapide », reflétant la sensation d’intranquillité recherchée. Carole a ensuite chorégraphié son propre solo, dans une joie et une évidence affirmées. L’étude des peintres flamands et de leurs tableaux lui ont aussi permis de s’intéresser à la question des mains, « que Marie a très expressives », en la réinterprétant : recevoir, tenir à distance, toucher, sentir… Elle a aussi tenu à « ne pas charger les visages d’une intentionnalité forte », mais souhaite qu’ils soient « infusés » et se transforment au fur et à mesure de la pièce.

Grande lectrice qui revendique une approche non universitaire de son sujet, Quettier rappelle que la vie de Marie-Madeleine a donné naissance à de nombreuses versions écrites, mais a retenu que ce personnage constitue un treizième apôtre, jugée pour son passé par les douze autres mais adoubée par le Christ dont elle partagera la vie. On sait peu de choses de son parcours, mais Françoise Dolto l’a évoqué dans son ouvrage Les Evangiles et la foi au risque de la psychanalyse, paru en 1982 où elle en dégage les ressorts psychiques.
Une autre psychanalyste, lacanienne, Catherine Millot, a également eu son importance pour Quettier à travers ses écrits sur l’indicible du désir et l’« instase » (introspection profonde, descente en soi-même et perte des repères du Je évoquant le sfumato en peinture, au contour non absolument défini). A été aussi une source d’inspiration le texte L’engagement extatique : sur René Char d’Eric Marty, paru en 2008. Le travail a donc constitué pour elle à explorer les deux existences de ces femmes bibliques et de s’interroger sur le lien possible pour leur rencontre.
La musique l’a aidée : improvisations sur celles de Giacomelli et aussi Albinioni (non utilisée), avant que ne soit finalisé l’enregistrement de création originale de N.Yazdani.
Elle rappelle que ses deux solos précédents s’appuyaient eux aussi sur de forts textes littéraires : Hawthorne pour Midi sans paupière (inspiré par La Lettre écarlate) et Michaux pour Mes « soudains » (écrits rédigés sous mescaline). Exalte/Magda&Maria en est la continuité, avec la particularité qu’entre temps (2023), Quettier a fondé sa compagnie, La Volpe (renard en italien), et que cette nouvelle pièce est la première que porte l’association.
Laissons-la parler de son travail (propos puisés dans le dossier qui accompagne le projet), ce qu’elle fait avec une grande pertinence : « Ma démarche artistique est orientée par une confiance profonde dans le pouvoir évocateur du geste, dans la capacité qu’a le corps à faire sens et à inventer ses lignes d’existence. Celui-ci, foyer de virtualités foisonnantes de « pré-gestes » (Michaux) trouverait sa nécessité intérieure à se mouvoir dans une attention permanente aux plus infimes mouvements, aux battements pulsionnels de leurs points de naissance, où s’originent les voltes expansives et l’amplitude des élans. Cette présence dansée est pour une large part aiguillée par des œuvres littéraires et plastiques. Elle souhaite questionner la zone refuge et infinie que constitue le corps pour un danseur et lui permet d’éprouver le monde de manière sensible et plastique ».
Concernant les deux figures qu’elle a choisies pour sa pièce, elle précise : « Marie de Nazareth, mère de Jésus (…), noue le mystère du récit tramé de son existence. Elle est le corps même des apparitions, témoin et réceptacle des visitations. Elle est dans l’attente de la rencontre d’une puissance révélatrice. Et Madeleine, la compagne fidèle de Jésus, au destin controversé, personnage composé de diverses figures selon les récits et les âges… Jésus exorcise ses démons et la protège des jugements portés contre elle (…) : elle est l’amante mystique. La narration biblique aimante ma recherche chorégraphique, de manière large, car les récits qu’elle a générés et les représentations tellement variées et contrastées qu’elle offre sont aussi des sources infinies d’inspiration ». Elle rajoute que ces deux figures « inventent des signes pour conjurer le vertige de l’existence ».
Enfin, Carole Quettier, pour qui la danse est « une qualité d’être au monde, une sorte de sur-présence avec une imminence permanente qui m’est chère », fait de René Char sa boussole, incluant sur de nombreux documents (dont la feuille de salle) la citation suivante : « Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse, oblige-toi à tournoyer ».
On l’aura compris, le public a vécu à la Salpétrière un moment unique, porté par deux excellentes danseuses au service d’une proposition exigeante, ambitieuse et d’une intelligence rare. Espérons que la compagnie, encore peu connue, saura, malgré les temps difficiles que traversent en France les équipes artistiques de création, trouver des structures courageuses et généreuses. Celles-ci, espérons-le, diffuseront Exalte/Magda&Maria, pièce qui mérite amplement de rencontrer un public nombreux.
Pour plus d’informations sur le festival c’est ici.
Visuels ©Davood Maeili