Acclamé puis interdit puis oublié, ce Chercheur de trésors (Der Schatzgräber) est une œuvre onirique flamboyante de Franz Schreker que le public redécouvre peu à peu. Très bien servie par la mise en scène de Christof Loy, la direction musicale inspirée de Marc Albrecht et une distribution à la hauteur des difficiles exploits vocaux exigés, l’œuvre brille à nouveau à Berlin.
Le Deutsche Oper de Berlin avait eu l’audacieuse idée en 2022, de proposer au metteur en scène Christof Loy, quatre nouvelles productions permettant de réhabiliter des œuvres centenaires « oubliées », alors qu’elles avaient été en leur temps, de grands succès et qu’elles représentaient un véritable patrimoine artistique à (re)découvrir.
Cult.news a rappelé récemment le triste sort fait aux œuvres de Korngold, interdites sous le nazisme à propos de la création française de Das Wunder der Heliane. Il en était de même pour un autre compositeur post romantique allemand, Franz Schreker, l’un des plus brillants artistes de son époque, et de Der Schatzgräber (Le chercheur de trésors), qui fit un triomphe à Berlin lors de sa création en 1920, avec plus de 350 représentations données alors en Allemagne.
Outre ces deux œuvres allemandes dont les productions de Loy à Berlin en 2022 ont permis une meilleure connaissance, deux autres œuvres – italiennes, cette fois -, également largement tombées dans l’oubli, Francesca da Rimini (Zandonai) et La Fiamma (Respighi), sont revenues sur la scène, suscitant un incontestable intérêt du public.
Schreker connut un destin plus dramatique encore que celui de Korngold lequel put rester à Hollywood pour y poursuivre une carrière de compositeur de cinéma.
Schreker était l’un des fleurons de l’art lyrique sous la république de Weimar avant qu’il ne tombe en disgrâce sous le régime nazi, ses origines juives classant automatiquement ses œuvres dans cet « Entartete Kunst » interdit, c’est à dire art dégénéré, qui qualifiait tout avant-gardisme et modernisme, notamment si les auteurs étaient juifs.
Il faut rappeler ses heures de gloire et son apport musical décisif au début du siècle dernier pour comprendre l’importance de ce retour en force depuis quelques années. En 1920, il est nommé par le gouvernement social-démocrate allemand, directeur du Conservatoire de Berlin, le Staatliche Hochschule für Musik , au sein de l’Université des arts de Berlin, occupant ainsi, jusqu’à son éviction en 1932 par les nazis, le poste pédagogique le plus important dans le domaine musical de la jeune République de Weimar.

Sous sa direction, ce Conservatoire de Berlin devient un centre majeur de la vie musicale européenne recevant les meilleurs compositeurs de l’époque.
Schreker en fait partie, il est aussi célèbre et considéré que Richard Strauss et l’écoute des œuvres de l’un et de l’autre, composées à la même époque, souligne les évolutions musicales typiques de cette période artistique foisonnante et la recherche de nouveaux sons.
Il meurt en cette année 1934 après avoir été poussé à démissionner de toutes responsabilité artistique et alors que son œuvre est mise à l’index nazi.
À l’instar de celles de Korngold, ses œuvres ne retrouvent pas immédiatement le chemin des scènes après la chute du troisième Reich.
Il faut attendre le début des années 2000 lorsque des maisons d’opéras et des metteurs en scène trouvent des sources d’inspiration dans ce post-romantisme flamboyant qui marqua les débuts d’un siècle tumultueux.
En effet leur composition s’inscrit dans cet entre-deux que sont les années 20 où la Guerre de 14 a laissé de profondes traces au sein de la jeunesse décimée, et où, tapi dans l’ombre mais déjà présent, le fascisme se prépare à balayer toute trace de culture progressiste, audacieuse, moderne.
Parmi les œuvres de Schreker que l’on a pu voir ces vingt dernières années, on citera notamment Der ferne Klang (Le Son lointain), récemment brillamment repris à Francfort, Die Gezeichneten (Les stigmatisés) et Irrelohe que l’Opéra de Lyon avait fait connaître en France en 2018 et en 2022.
L’opéra du Rhin de son côté, a assuré la création française de ce « Chercheur de trésor » en 2022 dans la même mise en scène de Christof Loy coproduite avec le Deutsche Oper de Berlin.
À l’instar de Richard Wagner dont tous les compositeurs de cette époque s’inspirent, Schreker écrit ses propres livrets. Ce sont donc autour de ses thèmes de prédilection, qui ne sont pas sans rappeler ceux qui fascinent également à la même époque Korngold, Strauss ou Humperdinck, qui dominent dans ses créations oniriques et chatoyantes, situées à la frontière mouvante entre le rêve et la réalité, l’érotisme et la cruauté des rapports humains, avec le désir comme catalyseur essentiel. Franz Schreker affirme sa profonde croyance dans le fait que l’art peut offrir la rédemption et lui seul.
Le texte est souvent poétique et étroitement associé à une composition orchestrale extrêmement sonore et riche en harmoniques où cuivres et percussions ont la part belle mais qui sait ménager aussi des temps plus doux, éminemment lyriques, empreints d’un romantisme plus classique, qui s’insèrent entre de tumultueuses pages de véritable tempête acoustique.
L’histoire est simple : la reine a perdu le magnifique bijou qui lui garantissait bonheur et fertilité. Le bouffon lui conseille de s’adresser au ménestrel Elis qui possède un luth magique capable de retrouver le précieux bien perdu et c’est le roi qui va formuler cette requête. La serveuse de l’auberge, Els, convoite également le bijou et recourt sans vergogne au mensonge, aux tromperies, au vol, au crime pour parvenir à ses fins. C’est le musicien bohème qui est accusé des forfaits mais échappe à la potence et tombe amoureux d’Els à qui il confie le trésor.

Els et Elis sont les deux versants du héros schizophrène et Schreker nous plonge littéralement (et musicalement) dans la complexité de sa pensée bipolaire.
La puissance des désirs d’Els balaye tout sur son passage et la jeune femme n’hésite pas à se débarrasser des mâles importuns après les avoir utilisés, dans sa quête d’absolu. Mais avant le final désespéré, nous aurons le magnifique acte 3, celui où Els se donne au romantique ménestrel Elis, véritable « symphonie lyrique », splendide et longue respiration au milieu des déferlements de décibels.
Et c’est le désir lui-même que Schreker qualifie finalement de trésor : « un rêve de bonheur et de rédemption ».
Moins « positif » dans sa description de l’amour fou que Korngold, Schreker emprunte des chemins sombres et tortueux, fascinants dans leur clair-obscur permanent, où la part d’ombre de l’humanité reste finalement victorieuse d’un combat inégal.
Et les toutes dernières mesures à l’issue de quatre actes très contrastés, proposent une conclusion d’une violence sonore inouïe qui laisse le spectateur un peu groggy avant les applaudissements enthousiastes d’une salle pas très remplie, mais très convaincue.
Elis et Els se perdent dans les rêves les plus fous, incarnés par le chant et la musique. Leur histoire devient un récit onirique dans un monde d’émotions brutales, perverses et meurtrières. Ils sont entourés d’une foison de personnages, aux tessitures variées, dont certains sont de simples mimes, qui renforce le caractère luxuriant de la composition et rend l’œuvre particulièrement excitante pour les sens.
Ces personnages, à l’instar de nombreuses œuvres de la même époque, n’ont pas de nom mais sont « appelés » par leur fonction, leur interaction avec les héros Els et Elis.
Il y a le fou, le roi, la reine, le comte, le maître d’école, le bailli, le scribe, le jeune noble et bien d’autres encore pour autant de tessitures et de styles vocaux variés.
Christof Loy s’attaquait à la troisième des nouvelles productions commandées en 2022 par le DOB, après Das Wunde der Heliane et Francesa da Rimini, les deux premiers ayant fait l’objet de captations avec sortie en DVD.
Il ne cherche pas à déconstruire le propos de Schreker mais, au contraire, dans le respect en quelque sorte de la mission de réhabilitation d’œuvres oubliées qui lui est confiée, il propose une lecture simple et limpide de l’histoire et de ses significations.
Il abandonne les mystères moyenâgeux racontés par Schreker pour moderniser ce qu’il considère comme un conte universel, et prend le parti d’une somme de tableaux vivants esthétiquement très réussis qui illustrent pas à pas les évolutions du livret. La direction d’acteur au cordeau, offre de véritables scènes de théâtre se mêlant à une chorégraphie sophistiquée jusque dans les échauffourées entre les nombreux personnages ou les scènes érotiques savamment suggérées par des mouvements de danse au ralenti. Les mouvements insufflés par la scénographie valorisent les contrastes et changements de rythme musicaux auxquels ils sont étroitement associés dans une synchronisation parfaite.
Les personnages sont faciles à identifier au travers d’un costume ou d’un accessoire symbolique : Els est d’abord serveuse et blonde avant de se métamorphoser en diva élégante pour finalement apparaitre brune et vêtue d’une petite robe noire, le roi porte une couronne, le fou un bonnet rouge à grelots, la reine une superbe robe blanche de mariée, Elis n’est jamais loin de son luth et sa chemise d’un blanc immaculé symbolise sa pureté, et ainsi de suite. Les costumes de Barbara Drosihn sont sobres et simples, d’une élégance aussi fonctionnelle qu’agréable à l’œil.
Le décor unique est de ceux que Loy apprécie : on reconnait la patte de son décorateur Johannes Leiacker qui a imaginé la grande salle d’un manoir somptueux, avec une immense table de châtelain recevant de multiples convives. Au début la salle représente un lieu de rires et de discussions, avec de nombreuses chaises, à la fin, elle se vide à nouveau après que la table a servi à la discrète orgie érotique. Entretemps le nombre de chaises aura significativement évolué avec l’élimination de nombreux personnages et une sinistre corde menaçant Elis sera descendue des cintres pour se balancer durant la menace qui pèse sur le gentil ménestrel.

Difficile de dire si le retour à l’époque voulue par Schreker dans une illustration plus simple, permettrait d’adhérer pleinement à l’histoire racontée, mais le fait est que la proposition de Loy ne comble pas tout à fait les attentes du néophyte découvrant une œuvre aussi riche musicalement qu’elle est simple sur le plan narratif.
Marc Albrecht dirigeait déjà l’orchestre du Deutsche Oper de Berlin lors de création de la production de Christof Loy en 2022.
Auparavant il avait largement contribué à la redécouverte de l’œuvre en la dirigeant à Amsterdam en 2013 dans une mise en scène remarquée de Ivo van Hove.
En habitué d’un répertoire qu’il affectionne visiblement, il en assure à nouveau les reprises en ce début 2026, avec la fougue et le brio qu’on lui connait dans ce répertoire qu’il domine parfaitement, sachant offrir les richesses et les contrastes de cette foisonnante partition et veillant à ne pas submerge de décibels les chanteurs souvent mis à rude épreuve mais particulièrement efficaces dans ces rôles d’une tension extrême.
La distribution vocale de la soirée n’appelle que des louanges, les choix du DOB s’avérant judicieux avec des artistes excellents comédiens dans une production où la direction d’acteurs est primordiale, mais aussi dotés des moyens techniques considérables exigés pour ces performances exigeantes. Les chœurs, excellents, et la présence de nombreux membres du très performant « ensemble » (troupe), assure une grande qualité à la foison de rôles de cette œuvre.
Le rôle du joueur de luth, Elis, s’apparente à ceux de Paul dans Die Tote Stadt (Korngold) ou du Fils du roi dans Koenigskinder (Humperdinck). Il en a l’héroïsme et le romantisme habilement entremêlés qui conviennent mieux à un Siegmund ou un Tristan qu’à un Siegfried et ce sont généralement des emplois qui conviennent au même type de ténor, capable de projeter des aigus en mode « forte » dans un crescendo fusionné avec celui de l’orchestre, mais aussi de longues phrases romantiques lyriques accompagnées des instruments les plus évocateurs du rêve, comme la harpe.
Le Suédois Daniel Johannson correspond parfaitement à ce profil et campe un Elis de rêve même si la longueur du rôle le met à plusieurs reprises au défi de ne pas perdre son énergie solaire et de mener jusqu’au bout le destin fabuleux de ce très beau personnage. Son élégance et son aisance sur scène complètent une très belle prestation vocale, aux aigus très bien timbrés, qui confirme sa place parmi les chanteurs que l’on remarque durablement !
La soprano russe Olyesa Golovneva est une habituée des scènes allemandes où elle déroule l’essentiel de sa carrière. Silhouette à l’apparence fragile, elle traduit dans son chant et dans ses postures, l’énergie vorace de l’héroïne qu’elle incarne. Elle parait infatigable dans un chant pourtant soutenu du début à la fin, où les aigus meurtriers admirablement bien tenus, alternent avec des passages où les tendres déclarations d’amour remplacent l’ardeur conquérante.
On découvre également la belle performance du ténor de caractère Thomas Cilluffo en « fou » du roi, drôle, incisif et convainquant dans son rôle de bouffon, à la voix plus aiguë et plus agile, qui contraste volontairement et comme la partition le prévoit, avec le style heldenténor de Johannson, à la manière du Loge du Rheingold de Wagner. Dans un autre genre encore, Patrick Cook incarne un ténor très lyrique dans le rôle d’Albi celui qui s’empare du luth sacré d’Elis.
Les mélanges des tessitures et style très différents de ténors sont autant de marques de fabriques de ces compositeurs du début du vingtième siècle qui cherchent à produire sur la scène les mêmes sensations que celles de la fosse avec les textures des différents instruments.

Le bailli du baryton basse Tómas Tómasson allie avec bonheur un timbre riche et musclé avec un rien de la rouerie du personnage qui lui donne l’air redoutable recherché.
Citons également les autres performances très réussies du Roi de Jared Werlein, du chancelier de Clemens Bieber, du Comte et du Héros de Philipp Jekal, du Maître d’Ecole et du Maire de Joel Allison, du scribe de Michael Dimovski, de l’Huissier de Bart Driessen ou du très jeune noble trop vite disparu de Byung Gil Kim.
La Reine, rôle muet incarné par une ballerine fort élégante et gracieuse, Doke Pauwels, ajoute une touche romantique à l’œuvre assez noire.
Bien accueillie par un public malheureusement assez clairsemé, l’œuvre, passionnante, devrait retrouver progressivement les chemins d’autres salles de par le monde même si elle est incontestablement difficile à distribuer.
Remercions chaleureusement les multiples maisons d’opéra dont le Deutsche Oper de Berlin, qui ont à cœur de soigner les représentations d’œuvres injustement oubliées pour permettre une redécouverte dans les meilleures conditions possibles sur le plan musical, orchestral et vocal, comme sur le plan théâtral. Ces audaces sont autant de faits à la gloire de l’opéra.
Der Schatzgräber de Franz Schreker (Francfort, janvier 1920).
Séance du 12 février 2026 au Deutsche Oper de Berlin.
Visuel : © Monika Rittershaus