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De cette divine gravité – Marie Chouinard en apnée au Théâtre de la Ville

par Antoine Couder
11.12.2025

En prélude à la reprise de ses « Mouvements » d’Henri Michaud, la Compagnie Marie Chouinard invite à un « Magnificat » suspensif dans le décor parfait du Théâtre de la Ville.

Deux fois trente-cinq minutes et un court interlude pour expérimenter une nouvelle proposition de la chorégraphe québécoise Marie Chouinard (grosse lunette et grand bonnet en salutations finales) avec d’un côté une création autour du « Magnificat » de Jean-Sébastien Bach, présentée en première mondiale en mai dernier à Madrid, lors du Danza Festival,  et de l’autre une reprise du désormais classique « Mouvements », construit avec les textes et dessins du poète Henri Michaux. Un fil rouge entre les deux pièces ou simplement un sentiment ?

 

L’entrave et le burlesque

 

De Bach et de cette Annonciation faite à Marie la mère du Christ, Marie la chorégraphe nous en dit d’abord la banalité dans une scène d’ouverture de coulisse entre ombre et lumière où patientent les danseurs. Sur la tête, ils exhibent des chapeaux en forme de fleurs, ballotées en demi-pointe, à l’image peut-être de ces lupins et pivoines qui composaient le jardin du musicien à Leipzig. Sur scène, les danseurs sont ainsi comme des fleurs ; des lupins dressés vers les cieux et des pivoines plus près du sol, dans l’intimité du feuillage. Leurs danses sont ainsi comprimées par ce contraste de liesse verticale et d’écrasement du mouvement,  comme si une sorte de bande horizontale traversait la scène et enrayait très légèrement le mouvement, dérivant alors vers le contretemps (contrepoint ?) fondateur. L’extrême réussite de cette chorégraphie (spéciale dédicace aux parfaits costumes signés par la chorégraphe) tient ainsi dans cette impression de déséquilibre, en fait une tension gravitaire presque burlesque qui figure l’entrave de cette beauté divine des cieux disparue (Dieu est mort) mais immortelle (« la musique et la forme qui ne cessent d’en émerger ») ; le bonheur se réduisant (se contentant) d’investir le corps humain, dans un mouvement joliment puéril de béatitude terrestre. Ainsi ce déploie une danse du post-éreintement (de l’histoire et des croyances), qui joue du faux raplapla, du flagada, du ramollo en s’affirmant en même temps superbement vibrante et thoracique. Soit une belle figure de la grâce au ras du sol de 2025.

 

La patine des Mouvements 

 

L’écrin se resserre un peu plus en deuxième partie de programme durant lequel les danseurs sont en quelque sorte projetés à l’intérieur de l’espace d’un livre, fait de dessins dont ils reprennent la forme, et dont ils réinterprètent le mouvement. Performance qui n’aurait pas déplu à Michaux dont le texte ici scandé traite précisément de cette agitation (dé)structurée des corps. La tension gravitaire un peu filandreuse du « Magnificat » prend cette fois un tour beaucoup plus brutale, portée parfois jusqu’à l’assourdissement par la musique techno-concrète de Louis Dufort (entre le marteau de Thor et le « Metal machine Boxe » de Lou Reed). Le flagada  légèrement imbibé de gaz hilarant du « Magnificat » est ici synthétisé avec une substance plus sauvage, comme si l’on plongeait dans une couche encore plus profonde du vivant, antérieure sans doute à l’idée d’un Dieu généreux et situé « au plus haut des cieux ». Les danseurs cette fois s’affirment vaillamment faces aux évènements qui leur tombent littéralement dessus, déployant cette énergie débridée qui nous ramène – au fond- à un terrain chorégraphique contemporain plus connue, mais quelque part « magnifiées » -si l’on peut oser le jeu de mots- par la patine du temps; cette liesse académique et jubilatoire incarnant parfaitement notre danse d’aujourd’hui et qui -dans ses meilleures jours- donne toujours un peu plus que ce que l’on en imagine.

 

Décharges électriques 

 

La réussite du spectacle, auquel il manque un titre (nous proposons humblement de partir de cette divine gravité) tient d’abord  dans cette perspective offerte par ces deux pièces successives et sa chronologie inversée (une révélation de 2025, une confirmation de 2011, pour rester dans ce vocabulaire religieux dont la chorégraphe dit son attachement : « je ne suis pas croyante, mais je reconnais … cette joie d’être traversée par quelque chose qui nous dépasse »). Perspective ouvrant un espace d’expériences chorégraphiques foisonnantes -du relâché-retenu du « Magnificat » aux décharges électriques de Mouvements- autant  qu’un face-à-face avec des états de corps se frottant à la limite de la grâce, derrière laquelle la matière même de la  grâce (une faveur, mais aussi un attrait) semble parfois apparaître. C’est bien dans ce double mouvement, du côté d’une exténuante animalité et d’une béatitude corporellement incarnée que Marie Chouinard reconfigure ici quelques attributs imprescriptibles de l’humanité. Alléluia !

 

 

TDV-Sarah Bernhardt_Grande salle – 10/ 13 déc. 2025- Compagnie Marie Chouinard « Magnificat / Henri Michaux : Mouvements »  Création + Reprise, avec Michael Baboolal, Adrian W.S. Batt, Justin Calvadores, Rose Gagnol, Valeria Galluccio, Luigi Luna, Béatrice Larouche, Luigi Luna, ,Scott McCabe,  Sophie Qin,  Clémentine Schindler, Ana Van Tendeloo et Jérôme Zerges.

Photo : ©Sylvie-Ann Paré