Au Théâtre Libre (Paris, 10ᵉ), Tutu, chorégraphié et mis en scène par Philippe Lafeuille, et interprété par la compagnie Chicos Mambo, se joue jusqu’au 11 janvier 2026. Sur scène, six danseurs enchaînent les tableaux (40 au total) devant un public manifestement conquis. Le rideau s’ouvre sur un solo minimaliste : fond noir, silence presque religieux, et tutu d’un blanc perlé tranchant nettement dans l’obscurité. L’entrée en matière intrigue. Très vite pourtant, le ton est donné — celui d’un spectacle qui se propose de cultiver le décalage et la fantaisie.
Des hommes torses nus, vêtus de tutus-pantalons en plumes d’autruche, agitent jambes, bras et fessiers avec une énergie communicative. Les corps se frôlent, se touchent, se défient ; les rires fusent dans la salle. Pendant une heure et quart, Tutu déroule une succession de numéros allant du burlesque assumé au travail sur pointes, en passant par un détournement appuyé des codes : ballet classique, télé-réalité, concours de beauté, réseaux sociaux ou encore danse de salon.

Porté par une énergie collective indéniable, le groupe fonctionne souvent à l’unisson. Certains moments séduisent par leur grâce et leur humour — notamment un numéro aux accents circassiens, où ballons, rubans et cerceaux dialoguent en rythme avec des silhouettes en rouge vif et argent et des postiches de chignons noirs. D’autres, en revanche, peinent à convaincre. À mi-parcours, le spectacle s’essouffle dans des séquences plus lourdes, où la caricature facile (autour de bébés en couches, de femmes idiotes à perruques ou d’allusions sexuelles bien trop insistantes) crée un réel passage à vide.
Les danseurs tombent, grimacent, lâchent l’un un mot, l’autre un poireau, s’agitent sans répit. Tutu se distingue par une profusion de couleurs et l’inventivité de ses costumes, signés Corinne Petitpierre — des perruques-légumes aux cygnes improbables, jusqu’aux becs et aux chaussettes orange. Certains solos marquent durablement, en particulier celui d’un danseur tournoyant sur lui-même, enveloppé d’une longue jupe captant la lumière des projecteurs avec une poésie hypnotique.

On retient également l’humour plus fin d’un numéro où les interprètes interpellent l’un des leurs à coups de clichés sur les danseurs (« Tu es bi ou homo ? », « Tu as des invitations pour les spectacles ? », « Tu le connais, Karim Ouali ? »). Enfin, Tutu, bien qu’inégal dans ses numéros, convainc lorsqu’il donne à voir des corps aux morphologies plurielles (musclés, fins, tatoués, singuliers) — en mouvement, sortant le ballet et le tutu classique de ses cadres habituels pour les habiller d’un ton résolument décalé.
Au Théâtre Libre (Paris, 10ᵉ), jusqu’au 11 janvier 2026.
Crédit photo © Michel Cavalca