SUPERPOUVOIR de Julie Nioche & Isabelle Ginot est une hyper conférence-spectacle au service de la danse. On ne manque pas de superlatifs pour qualifier ce travail, créé au Festival DañsFabrik de Brest, où Julie Nioche est déjà une habituée. Mais cette proposition se révèle d’utilité publique pour éclairer un autre aspect de la danse, en dehors des attendus habituels et déjà très puissants de la forme et de la virtuosité.
Par Nathalie Yokel
SUPERPOUVOIR : Un tel intitulé pourrait nous plonger directement dans l’univers des Marvel ou de la science-fiction, qui abreuvent largement nos mythologies contemporaines. Mais la seule dimension surnaturelle de ce spectacle tiendra dans la convocation d’une sorcière – bien réelle pourtant – qui théorisa et catégorisa les formes de pouvoir. De l’Américaine et écoféministe Starhawk, Julie Nioche et Isabelle Ginot retiendront en effet les leçons du « pouvoir-du-dedans », porte d’accès à la créativité. En attendant, elles commencent par apparaître sur scène dans la plus grande simplicité sur fond de guitare douce : réajustant leurs larges chemises flottantes blanches, installant leurs micros et replaçant mutuellement les fils et les scotchs, elles s’assurent à vue et dans l’entraide des bonnes conditions de leur rencontre avec le public. L’adresse y sera directe, et le confort d’une bonne relation est requis pour cette forme qui tient tout autant du spectacle que de la conférence. Car l’enjeu est grand : s’interroger sur le pouvoir de la danse… mais le pouvoir de quoi ? Entre paroles et gestes, la pensée en mouvement qui nous est proposée ici balayera, sans qu’on s’en aperçoive, les notions de justice sociale, d’esprit critique, d’exclusion, d’émancipation…
Dans une fente avant et un appui accentué sur le pied et la mobilité de ses orteils, Isabelle Ginot donne tout de suite le premier indice de notre quête du pouvoir de la danse : son geste porte en lui à la fois l’acte d’écraser des champignons, et l’acte d’étaler ses coussinets – autrement dit l’imagination combinée à la sensation. Nous y voilà : le pouvoir de l’imaginaire et le pouvoir de la perception sont ainsi conviés et vont teinter ce qui suivra. Dans un espace imaginé par Alice Panziera, rythmé par des praticables de différentes hauteurs qui appellent au jeu, les deux artistes mobilisent leurs expériences qu’elles nous partagent en feignant presque l’improvisation : « laisser suivre ce qui vient et ne pas savoir où ça nous mène », nous préviennent-elles. Cela peut être le souvenir d’un ami danseur porteur du VIH, qui nous invite à chercher les traces des relations les plus importantes de notre vie dans notre corps. Cela peut être une plongée dans un atelier de danse auprès d’enfants handicapés, dont le lion-dragon-girafe improvisé par Victor nous impressionne. Et c’est encore le geste final d’Alban, participant bien malgré lui des Sisyphe, la performance sautante de Julie Nioche, qui trouve son sens, sa justesse et sa place.
Julie Nioche et Isabelle Ginot s’amusent avec l’espace, les lignes qu’elles forment, la verticalité qu’elles désavouent avec humour (contre la pensée straight), et les combinaisons et interactions de leurs corps en partie improvisées en disent aussi beaucoup sur la question de la relation dans la danse et dans la vie. Avec elles, nous traversons la notion de l’engagement social de la danse qui fait droit à la vulnérabilité, à la fragilité, tant qu’on leur redonne le pouvoir de l’imaginaire et du sensible. Mais aussi, nous assistons à une forme de duo qui donne la possibilité à la recherche, à l’expérience et à la créativité de parler d’un seul tenant. L’association entre Julie, chorégraphe-danseuse, et Isabelle, enseignante-chercheuse à l’université, fonctionne très bien dans ce format qui s’autorise, dans l’écart du plateau, à une pensée critique qu’il est important d’entendre. Ainsi la quête de justice sociale pourrait-elle faire de la place à la justice corporelle ; ainsi l’idée de prendre soin pourrait-elle faire mieux apparaître celles de soutien, de lien, de solidarité ; ainsi la notion de transmission pourrait-elle être remplacée par le partage et l’échange de savoirs… Avec elles enfin, savoirs du corps et pouvoir d’agir vont de pair, et nous invitent à l’improvisation comme laboratoire premier pour l’émancipation.
© A.I.M.E.
Les 25 et 26 mars au Pacifique, Centre de Développement Chorégraphique National de Grenoble.
Le 2 juin à l’Atelier de Paris, Centre de Développement Chorégraphique National, dans le cadre du Festival June Events.