Entre protocole, installation / performance et rituel fertile, Reste(s) est le premier volet d’un triptyque, de la mannequin – vue notamment chez Rick Owens -, performeureuse et metteureuse en scène Alphonse Eklou Uwantege. Ici, l’artiste nous fait ressentir l’extrême violence du génocide rwandais par la filiation pour mieux nous rapprocher des conditions de la continuation de l’humanité : égalité, dignité et justice. Une œuvre aussi délicate que questionnante.
« Mon oncle aurait pu vivre encore 33 ans, comme il aurait pu mourir il y a 30 ans (…) mon oncle vit 33 ans après sa mort, il y a 30 ans (…) Alphonse court après sa mort, il y a 30 ans après 33 ans », dit Alphonse Ekou Uwantege. Né à Minsk d’une mère rwandaise et d’un père togolais, l’artiste porte le prénom de son oncle Alphonse Kanimba assassiné lors du génocide des Tutsis en 1994. Il lui ressemble.
ALPHONSE ! Dans l’installation / performance Reste(s), le prénom énoncé rejoint le cours de la vie de Alphonse Eklou Uwantege et devient inéluctablement une partie de son histoire ; elle est indissociable du génocide rwandais. Quiconque présent.e assis.e ou debout -vivant un processus de racisation ou non – dans le dispositif aux 4 côtés consacré et ritualisé, ne peut que le (ou se) regarder en face, l’écouter et le ressentir, bouleversé.e dans son éthique. Plus qu’un récit, l’histoire se vit.
Il y a plus. Cette distance irréductible et assumée renvoie finalement à une politique du sensible doublée d’une responsabilité. Et à une série de questions : Que fait la violence héritée des relations de domination et du racisme systémique à l’être humain, à son corps et à son histoire ? Comment peut-elle se transformer en un « en-commun » à travers le détour de l’intime ? Et renouer avec des espaces de vies plus justes et plus humains ?
Dans les lézardes de café creusées à la main, les soubresauts du corps torturé à mort de Alphonse Kanimba attachés aux mouvements de soulèvement tendant vers la danse de Alphonse Eklou Uwantege accèdent à l’identité de lutte, au courage et à la justice. Les voix, la musique, les bruits de l’eau et des pas dans le gravier hors champ sont les échos. La possibilité de cette connexion originelle devient précisément le point d’activation le plus redoutable de la performance à hauteur d’êtres humains. Reste(s) se transforme en une action artistique « incurvée », poétique et solaire, contre les forces mortifères qui détraquent l’humanité, tandis que résonnent silencieusement par extension les lettres que l’on s’écrit à la main avec toute notre attention et notre affection les genoux au sol.
Comme si soudainement le corps de Alphonse Kanimba et les gestes et paroles de Alphonse Eklou Uwantege refluaient vers nous, personnes dominé.es et personnes dominantes, enfin non séparé.es. Et nous « obligeaient ». Va, vis et deviens ce que tu es. Il y a 100 ans, après 30 ans.
Reste(s) de Alphonse Eklou Uwantege, du 21 au 24 janvier 2026 à l’Atelier 210 à Bruxelles
Visuel :(c)Victoriano Moreno