Un moment étonnant et poétique avec Benoît Canteteau, circassien et danseur du Groupe Fluo (Nantes), dans un solo vu le 21 mars dernier au Forum du théâtre Le Quai dans le cadre du festival Conversations, que nous avions présenté.
Nous avions déjà évoqué le travail de cet artiste nantais il y a deux ans avec son solo Nouage, très réussi et découvert au festival de danse Trajectoires. C’est à un propos différent que cet artiste singulier nous a invités cette année, avec une proposition en lumière du jour, reprise après sa création à Nantes. Il évolue sur sa planche à roulettes, qu’il maîtrise parfaitement, et parle beaucoup. Il évoque avec talent sa pratique et son parcours, et réalise diverses figures. Cette narration a comme ambition de faire dialoguer l’adolescent skater qu’il était hier avec l’artiste professionnel qu’il est devenu aujourd’hui. La réussite de cette proposition bien dosée est évidente et nous a séduits.
Le titre un peu long de la pièce What we talk about when we talk about skateboarding ou comment je suis devenu danseur nous interpelle immédiatement et annonce le programme. Le site internet de la compagnie présente cette pièce créée en 2025 comme suit : « Spectacle chorégraphique et parlé, un brin autobiographique, destiné aux adolescents (de tous âges). Cela parlera du skateboard, mais aussi de danse, du sens du défi et du conformisme ».
Avec en arrière-plan le château d’Angers visible de l’autre côté de la Maine à travers l’immense baie vitrée du Forum, la scénographie est réduite à l’essentiel : trois « agrès » qui vont servir d’obstacles, comme une ville en miniature, un téléphone portable pour lancer les plages musicales et quelques vêtements typiques : T-shirt, jeans, hoodie (sweat à capuche) avec inscription Thrasher, casquette de base-ball.
Canteteau est donc autonome avec cette pièce et peut la présenter dans toutes sortes de contextes, notamment le milieu scolaire. Il est en mesure de l’adapter sans avoir besoin de plateau, de lumières, d’une grosse sonorisation ou de tapis de danse. Contrairement à ses précédents solos qui comportaient une scénographie importante et beaucoup d’objets, What we talk about… est minimaliste, résonnant d’une certaine manière avec une des quatre thématiques du festival, « Abstraction et minimalisme », qui décline notamment les propositions de la célèbre Lucinda Childs et du danseur et plasticien Aurélien Dougé, deux autres invités du festival.

Le parcours atypique de Canteteau se caractérise par son travail « avec les notions d’équilibre, d’instabilité et de risque » (interview de novembre 2025 par W. Le Personnic dans la feuille de salle). Et on retrouve en effet ces notions dans ses solos où la danse flirte avec le cirque (il a une formation de jongleur). Mais leur origine vient bien du skateboard qu’il a pratiqué à partir de l’âge de 16 ans : « Si tout le monde décide qui tu es, nous dit sa voix enregistrée, tu le deviens ». Il nous apprend ainsi que ses camarades de classe et lui étaient « tous nuls à l’école » et lui « un cas désespérant ». À écouter son parcours que nous narre sa voix off – tandis qu’il fait alterner devant nous évolutions, arrêts et moments de repos – on comprend vite qu’il a dû résister pour s’imposer. Cette pratique du skateboard l’a construit et lui a donné confiance en lui : « La première personne à convaincre, c’est toi-même ». Il a dû s’y replonger et réapprivoiser son ancienne pratique, travailler sur ses archives personnelles, « qui ont agi comme des déclencheurs et révélé une mémoire corporelle très vive ».
Le skateur va donc enchaîner un certain nombre de figures que l’on voit souvent à l’œuvre dans les skate-parks – on en entend à plusieurs moments des ambiances enregistrées – et les déploie devant nous, frôlant le premier rang du public accroupi sur sa planche, ratant à certains moments et recommençant. Il se sert des agrès : un parallélépipède, un demi-cylindre et une petit pan incliné symbolisant selon lui un banc, un immeuble et un escalier. Ils résument la ville avec ses rampes, ses rebords de béton et ses reliefs dont tout skateur sait profiter et qui, bien avant les parcs dédiés, a servi de terrain d’expérimentation et d’invention à cette pratique née aux États-Unis dans les années 1950. Mais le propos ici n’est pas de faire une démonstration de son savoir-faire.
Canteteau, qui joue avec son sweat-shirt, se cachant à un moment dessous pour créer brièvement un personnage étrange, crée la surprise quand il parle de l’échec. Il cite en effet Samuel Beckett et montre avec humour son portrait, reproduit en blanc sur noir sur sa poitrine de T-shirt qu’il porte en-dessous. Il cite l’auteur irlandais : « Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater Mieux ». On peut en lire la version originale inscrite dans son dos : ‘Ever tried. Ever failed No matter. Try again. Fall again. Fall better’. Une simple recherche nous a permis de dater cette citation de 1985, dans une nouvelle que Beckett avait intitulée Worstward Ho !, traduite par Cap au pire.
Le skateboard est en effet, d’après Canteteau, narrateur toujours en voix off, un « corps-à-corps avec l’échec ». Il s’attarde alors sur une figure difficile (un rétablissement sur sa planche après qu’elle ait fait un tour complet), la rate cinq fois, six fois, sept fois et la réussit enfin. « Le skate est une histoire d’amour avec la chute » nous révèle-t-il, et la figure réussie est très brève. Pour illustrer son propos, il mentionne la confection de mandalas faits de poudres de couleurs et réalisés par les moines tibétains. Leur élaboration prend de longues heures mais il suffit d’un court instant pour tout détruire : « Rien n’est jamais acquis, il faut échouer avec tranquillité ».
La danse est présente vers le milieu de cette pièce de 50 minutes quand, retirant sa capuche, Canteteau déroule un moment purement chorégraphique sans sa planche, sur une musique de percussions. Une séquence de cris au ralenti et de saccades, suivie d’un récapitulatif de tout son propos en accéléré avec de belles chutes, tirent ce voyage vers sa fin. Nous sommes entrés dans sa pratique, dans sa vie et avons suivi son histoire comme une initiation. Il nous confie également que pratiquer en ville permet d’aller vers de nouveaux espaces, d’être « ici et ailleurs » et que le mot anglais nowhere (nulle part), si on le coupe en deux, donne « now » et « here », c’est-à-dire « maintenant » et « ici ». Un début de leçon de philosophie donc, qui n’est pas sans rappeler l’utopie des périodes hippie et new age, l’objectif n’étant ni plus ni moins que de « transformer le monde ».

Après une deuxième séquence purement dansée où il tourne, fait entendre le son de la gomme de ses baskets et esquisse quelques figures de break dance, Canteteau remet le sac à dos qu’il portait en arrivant et ceint ses hanches d’une chemise à carreaux. Dans cette tenue décontractée, il opère encore quelques glissades dans son espace de jeu sur une musique rock, calme le jeu quand elle bascule dans une atmosphère ambient et s’assied finalement sur sa planche, satisfait.
Un bel équilibre a été trouvé ici entre parole, démonstration, musique, danse et style. Grande qualité, présence sincère et modeste, discours clair allant du récit intime au didactisme et à la leçon philosophique sans oublier l’humour. Dans ce spectacle qui, peu avant de commencer sa recherche, lui est « apparu de manière très spontanée », l’artiste jette une passerelle inédite entre ce qui l’a construit et la danse, revendique son parcours non académique et autodidacte et ne cache pas son « besoin de questionner certains récits dominants dans le milieu chorégraphique ». On peut comprendre entre les lignes qu’il ne se sent pas gêné de ne pas être sorti d’un cursus de danseur à profil « conservatoire » et conteste implicitement le risque de formatage qui peut découler d’une formation supérieure qui légitimerait ce type de parcours et seulement celui-là.
Benoît Canteteau nous divertit tout en nous donnant à réfléchir et nous repartons en ayant retrouvé un peu de notre adolescence et avec cette dernière citation de son interview : « Je me reconnais dans un rapport au labeur, à l’épuisement, à la confrontation avec la matière, les objets et l’espace, comme si l’acte artistique devait être réellement éprouvé physiquement pour produire du sens » (feuille de salle). Gageons qu’il saura intéresser de jeunes collégiens et – qui sait ? – pour quelques-uns, créer des vocations de danseurs.
Visuels : ©Daniel Andersson
Conception et interprétation : Benoît Canteteau
Création sonore : Nicolas Marsanne
Dramaturgie : Karel Vanheaesebrouck
Regard chorégraphique : Lucie Collardeau
Regard extérieur, mise en scène : David Rolland
Conseil artistique : Sidonie Rochon
Coproduction : CCN de Nantes ; L’Estran (Guidel, 56) ; Théâtre Massalia (Marseille) ; La Déferlante (St Hilaire-de-Riez, 85) ; Le Carré d’Argent (Pontchâteau, 44)
Soutiens : Département de Loire-Atlantique, DRAC Pays de la Loire (le groupe Fluo est conventionné), Solstice (pôle européen de production et de diffusion Angers-Nantes), institut français de Suède
Tournée :
du 1er au 43 avril : CDCN L’Échangeur, festival Kidanse (02, collèges)
4 avril ; SCIN Scène de Pays dans les Mauges (49)
27-28 avril : Le Cargo, Segré (49) dispositif Sac’ados