Nous sommes le 5 juillet 2025. Nous sortons déçu·e·s de NÔT, la toute dernière et bien trop fraîche création de la merveilleuse Marlene Monteiro Freitas. Déçu·e·s, mais avec la sensation qu’elle tient un chef-d’œuvre dans ses mains, qu’il lui faudrait plus de temps pour y parvenir, pour en accoucher même, puisque neuf mois plus tard, à La Villette, dans le cadre de Chaillot hors les murs, elle atteint son but : celui de nous faire ressentir la peur viscérale des 1001 nuits pendant lesquelles Shéhérazade maintient son violeur et son tueur à distance en lui racontant des histoires.
Au début, on joue un peu au jeu des sept erreurs. Le décor n’est pas tout à fait le même que celui qui était posé dans la Cour d’honneur, et cela avait été l’un de nos grands reproches : celui de ne pas occuper l’espace immense et en plein air du plus célèbre lieu du festival d’Avignon. Il a perdu ses escaliers, qui n’amenaient rien à la dramaturgie. Là, il semble à sa place, il occupe toute la place du plateau de la Grande Halle. Il s’agit d’un terrain de sport, avec ses lumières de stade et des grillages blancs. Pour le moment, les danseur·euse·s et les musicien·ne·s mettent la nuit en place. On continue à jouer et on s’attend à ce que, pendant un long temps, Joãozinho da Costa livre une samba raide, envoûtante. Il le fait, oui, mais bien plus vite, par allusions, et ça marche mille et une fois mieux. On arrête de jouer car la gêne, qui va se transformer en horreur et en sidération, commence à s’emparer de nous quand Rui Paixão se met à arranger la foule en silence. Il vocifère, mais on ne l’entend pas. Dans un immense numéro de clown, et en une seconde, il attrape le public. Quand la forme de sa bouche mime un bisou ou un « oh », la salle lui répond. Pourtant, un truc cloche : personne n’a donc vu qu’il avait son pantalon ouvert, disposé et disponible pour attraper une fille sur l’un des lits qui occupent la scène ? Car pendant qu’il joue les charmeurs de serpent, on note qu’il y a ici et là une tonne de serviettes de bain à mettre sur les matelas pour ne pas laisser de taches, ne pas laisser de traces.
En 2025, nous avions rappelé l’immense carrière de Marlene : « Au tout début des années 2010, beaucoup découvrent cette danseuse cap-verdienne et portugaise qui danse comme personne. La pièce s’appelle [M]imosa, Marlene Monteiro Freitas y côtoie Trajal Harrell, François Chaignaud et Cecilia Bengolea. Et elle se donne à voir, de façon très directe, dans un solo où elle s’enlaidit, joue les bêtes de scène et semble hurler : “Regardez-moi !” C’est à cette même période qu’elle écrit pour elle-même un autre solo, Guintche. Après, toutes ses pièces sont entrées dans deux mots : Ultra et Extrême. Toujours, ses interprètes sont des pantins sous acide qui ne redescendent jamais de leur montée de drogue. Ils et elles sont très speed. C’était le cas dans Jaguar, Bacchantes, Prélude pour une purge, Canine Jaunâtre 3, Mal, Embriaguez Divina, Pierrot Lunaire, Idiota, ÔSS… À chaque fois, ses pièces ont en commun une écriture pantomimique, des percussions, et de la lumière franche. Elles ont surtout en commun d’être toujours politiques. » Et en 2025, nous avions vu cette écriture être proposée en sous-tension, au ralenti, étirée. Tout cela est avalé, envolé dans le rythme devenu dingue, et 100 % Marlene : des petits pas qui désormais arpentent en long et en large (mais jamais en diagonale) ce capharnaüm augmenté par la bande-son, jouée live et mixée avec des morceaux enregistrés, qui n’est pas sans rappeler son brillant Pierrot Lunaire. Nous avons donc de la musique qui dissonne, un mash-up entre Prince et Youssou N’Dour, et puis tout le temps des percussions qui vous matraquent la tête avec un air de : mais putain, combien de Tariq Ramadan, de Roman Polanski et autres vous faudra-t-il pour comprendre que le corps des filles ne doit plus être une marchandise ?
Et enfin, tout ce qui fait la signature de Marlene Monteiro Freitas est là, au service de la lutte féministe. À Avignon comme à Paris, les bourgeois qui pensaient venir voir une version classique du conte partent en courant (véridique). Pourtant, s’il y a des seaux de merde ici, ils sont symboliques, même pas figurés : le pot de chambre reste vide, et le sang qui n’en finit pas de tacher les draps et les tabliers des bonnes, lui aussi, est faux. Ça vous choque ? Et le nombre de féminicides depuis le début de l’année, il vous choque ? 27 en France depuis janvier. Donc oui, NÔT a raison de nous mettre en face, les mains dans le pot.
La pantomime signature de la chorégraphe, qui saccade tout ce qu’elle écrit, est à son maximum dans les images de jeunes filles masquées avec le visage de poupon de Squid Game. Elles sont terrifiantes de douleur. Elles répètent des gestes comme celui de faire tinter des couteaux au lieu de clochettes. La chorégraphe multiplie les constructions parfaites où des lignes se forment de chaque côté des grillages.

Et puis il y a sa muse, Mariana Tembe, qui prend enfin toute sa place dans cette version pour boîte noire. C’est elle la conteuse silencieuse, sauf quand elle siffle, qui retient le drame d’aller encore plus loin. Pendant toute la pièce, il est question de laver, astiquer l’impur et la honte. De les retourner à l’envoyeur. Le tout toujours dans des gestes d’à-coups qui s’emparent des corps jusqu’au visage, toujours très mobile chez cette chorégraphe qui fait danser autant les langues que les chevilles. Raide, c’est raide, radical enfin.
La preuve donc que le spectacle vivant est… vivant. Néanmoins, cela nous questionne sur le fait de présenter un spectacle pas encore fini devant un public aussi périlleux que celui d’Avignon. Elle a manqué de temps et de moyens au démarrage, et heureusement que les lieux n’ont pas hésité à la suivre et, comme nous, à penser que dans cette nuit horrible se nichait ce qui, au bout du compte, s’avère la plus belle et la plus aboutie pièce de cette icône de la danse. Alors, oui, quand Ben Green répète au micro « can you see me ? », avant que, dans un unisson tonitruant, la troupe chante les paroles de The Mercy Seat de Nick Cave, on lui répond un grand oui.