Créée en 1981 au Théâtre Municipal d’Angers, la pièce dansée May B de Maguy Marin constitue une rupture fondamentale dans l’esthétique chorégraphique autant que dans les représentations de l’époque. Présentée au Théâtre Chaillot du 8 au 12 avril, cette œuvre continue de nous renvoyer à l’absurde et à la tragédie de notre trop humaine condition. Nécessaire pour qui a encore des visières. Pour les autres, maybe pas aujourd’hui.
Directement inspiré d’une pièce de jeunesse de Samuel Beckett sur sa mère May Beckett (May B.), l’œuvre de Maguy Marin se présente comme une série de tableaux surréalistes, oscillant entre l’absurde et le cauchemardesque.
Poudré.es d’argile de haut en bas, les dix acteur.ices-danseur.euses sont des sortes de mimes, Pierrots enlaidis aux longues tuniques blanches et aux multiples difformités. Traînant leurs savates et leur existence comme des fardeaux, il.elles tapissent la scène de blanc en laissant partout trace des casseroles qu’il.elles traînent. On pense au Sacre du Printemps de Pina Bausch, de sa scène recouverte de terre.
Ballotté.es du rire aux larmes, sans aucune grâce et toujours grotesques, les interprètes semblent danser à rebours : les pas sont lourds, travaillés pour refléter les mouvements les plus banals et quotidiens. Ce n’est plus de la danse, c’est de l’anti-danse.
Le spectacle, qui dans les pas de Beckett se veut un reflet de l’humaine condition, dresse des moments de vie qui nous laissent suffocant.es et démuni.es : anniversaire, famille, conflits, bals, baises, voyages et mort sont regardés d’un oeil cynique et sans aucun ménagement pour notre espèce. De cette masse humaine accablée par la tragédie et la vanité de l’existence, aucun espoir n’est sauf. A plusieurs reprises, les Pierrots et Pierrettes se retournent pour pester contre l’univers, baragouinant des mots incompréhensibles. De tout le spectacle, une seule phrase est audible : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. », directement extraite de l’ouvrage Fin de partie, de Samuel Beckett. Une citation qui résume à elle seule cette pièce-danse sans issue.
Dans le contexte de l’époque, nul ne peut nier que l’œuvre de Maguy Marin constitue un tournant sans précédent dans l’histoire de la danse. Après avoir été soliste pour le Ballet du XXe Siècle de Maurice Béjart, Maguy Marin s’inscrit surtout dans la lignée de la chorégraphe Pina Bausch, à cheval entre danse contemporaine et danse-théâtre. Costumes et mouvements s’émancipent de la rigueur du classique, en s’ancrant notamment dans le courant de la non-danse qui se développe au cours des années 90. Pièce majeure de cette chorégraphe très engagée, May B transpire l’absurde et le cynisme de Beckett.
Si l’on pourrait aisément qualifier la chorégraphie d’«humaine trop humaine» pour reprendre les mots de Nietzsche, les personnages passent sans jamais vraiment se regarder. Malgré leur destin commun, aucune union véritable ne se dégage de cette masse informe. Fantômes tristes, leurs rires et leurs bonheurs ne sont paradoxalement pas joyeux, et la tendresse est absente de cette pièce désespérante au possible.
Les corps errent, se touchent, se frappent, se baisent ou se serrent, mais ne se rencontrent jamais. La solitude est partout. L’amour nulle part.
Ce qui sauve cette pièce, si tant est qu’elle veuille être sauvée de quoi que ce soit, c’est la musique. Car si tout est noir, le rideau s’ouvre sur un air d’opéra de Schubert, Der Leiermann, dont la voix de baryton et les notes de piano emplissent la salle plongée dans l’obscurité de leur mélodie bouleversante. Avant la naissance, avant la lumière, il y a la musique. Le temps se suspend et le corps s’immerge dans cet air mélancolique et languissant. Cet air de juste avant la chute.
C’est sur un autre morceau que s’achève le spectacle, une musique belle et entêtante, Jesus blood never find me yet par Gavin Bryars, qui se répète en boucle pendant au moins vingt minutes. Comme si même la beauté devait être rendue insupportable.
Or, quelle place pour l’insupportable dans le monde d’aujourd’hui ? Les esprits sont déjà affaiblis, saturés d’informations et de questions sans réponses, angoissés par le passé et préoccupés de l’avenir. L’humaine condition, on nous en sert matin, midi et soir, tous les jours de la sainte semaine. « Les hommes meurent et ne sont pas heureux » disait Albert Camus dans Caligula. En 2026, on a saisi l’idée.
Pendant les applaudissements, les acteur.ices continuent d’incarner leurs personnages de clown tristes. Ce n’est qu’après que les interprètes prennent la parole pour témoigner de leur soutien aux peuples du monde victimes de domination, de colonisation ou de génocide, et pour s’élever contre la montée du fascisme. Après l’asphyxie, on respire enfin. C’est de luttes et d’espoir dont on a besoin aujourd’hui.
« Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves » écrivait Gilles Deleuze. A l’heure où on essaie de sortir la tête de l’eau, ce n’est donc peut-être pas nécessaire de nous plonger la tête dans la merde.
Visuel principal © DR – Chaillot Théâtre National de la Danse