Jusqu’au 9 avril, Les Plateaux Sauvages s’associent au Théâtre Jean Vilar de Suresnes pour la septième édition du festival L’Équipé·e. Cette année, l’événement met en avant deux générations de chorégraphes, Sarah Adjou et Abou Lagraa, autour d’une thématique commune : le désir.
Le spectacle propose une forme originale où deux solos inédits se succèdent. Tout commence avec Sarah Adjou qui arrive en bord de scène vêtue comme une tulipe : ses jambes sont libres, en body rouge, tandis que tout le haut du corps est constitué de pétales qui encadrent et font disparaître son visage, son buste et ses bras. Elle n’est d’abord qu’une tige, une fleur prête à éclore. Dans la continuité de sa danse, elle va évidemment se révéler, laissant d’abord sortir un bras un peu tordu qui semble avoir du mal à pousser, puis tout le reste du corps, pour devenir une jeune femme libre.
Elle est alors prise par les griffes du désir, thème central de cette édition de L’Équipé·e. Ce projet est né d’une commande de Laëtitia Guédon, directrice des Plateaux Sauvages, et de Carolyn Occelli, directrice du Théâtre de Suresnes Jean Vilar, qui ont souhaité faire travailler ces deux artistes de générations différentes sur le désir qui les anime et les fait danser. Chez Sarah Adjou, la danse est assez littérale : elle étend fortement ses jambes, cambre beaucoup le dos pour montrer que la passion la dévore. Elle avance ensuite vers la douleur du manque, la peine, la peur de l’abandon de l’être qui vous fait respirer au point de vous couper le souffle. On regrette finalement une gestuelle parfois un peu trop appuyée, on aurait peut-être aimé quelque chose d’un peu moins « surjoué », mais on découvre une interprète extrêmement physique et une excellente danseuse.
Le fil conducteur du spectacle est tenu par le compositeur et pianiste Grégoire Letouvet, présent en permanence sur scène pour accompagner la soirée. La transition entre les deux solos s’opère par la présence de Sarah Mouline (à la dramaturgie avec Zelda Bourquin) qui, dans un fondu enchaîné quasiment cinématographique, arrive sur scène pour nous livrer une histoire. C’est l’histoire d’Amal, une jeune fille qui grandit et découvre le désir, la soif d’aimer, la soif du sexe, la découverte de terrains de jeu absolument délicieux, comprenant au fur et à mesure que le désir et la mort sont intimement liés.
Après cet intermède arrive le moment phare de la soirée : un instant de joie, de partage et de beauté pure porté par Abou Lagraa. On ne présente plus cet immense danseur et chorégraphe à la carrière remplie de succès, il a créé plus de 28 pièces, notamment pour l’Opéra de Paris. Aujourd’hui, à 55 ans, il danse moins lui-même, mais il nous revient ici complètement caché, tel un chevalier noir encapuchonné. Sous sa grande robe, on perçoit une multiplicité de mouvements frénétiques.
Puis, doucement, comme Sarah et sa fleur, il va se découvrir pour devenir un « showman » pailleté qui tourne et tourne encore sur lui-même dans une joie de partager communicative. « C’est ma récréation », dit-il, un instant pour danser encore et exister pleinement. Lui qui commence au pied du mur, l’air de dire « c’est fini pour moi, je ne danserai plus », finit quasiment dans le public. Dans un élan de retour à la vie, il multiplie les mouvements d’une souplesse merveilleuse, semblant s’envoler porté par ses pieds qu’il mobilise à toute allure. C’est, honnêtement, un plaisir quasiment sucré à regarder.
Le programme de ce festival est solide, bien qu’il ne dure que deux jours. Il permet de voir comment un seul sujet, celui du désir, habite le corps d’une danseuse dans sa vingtaine et celui d’un danseur quinquagénaire. Finalement, le lien entre les deux est évident : cette question d’oser, d’abord se montrer, se découvrir, naître au monde, oser se mettre en scène pour ensuite s’emparer du plateau et ne plus jamais le lâcher.
Une belle Équipé·e à découvrir encore ce soir, jeudi 9 avril à 20h30, aux Plateaux Sauvages.
Depuis le 8 avril et jusqu’au 9 avril aux Plateaux Sauvages à 20H30, durée 1H15
Visuel :©Pauline Le Goff