Sidonie Duret, Jeremy Martinez et Émilie Szikora nous parlaient il y a peu du plaisir coupable avec lequel leur collectif ÈS a abordé ce grand succès qu’est la Lambada. À la tête du Centre National de la Danse d’Orléans, ces passionnés de culture populaire s’attaquent aux mythes et aux tubes. Jusqu’au 4 avril leur décontraction chorégraphique en trios de la Lambada joue astucieusement avec notre plaisir et notre frustration.
Comment aborder un tube ? À fortiori si celui-ci est débordant d’exotisme et lance la mode très eighties des « tubes de l’été ». Le collectif ÈS respecte les couleurs électriques de l’époque et nous propose de commencer par … un karaoké. Des mots et des chargements de lancement de chanson sur fond orange et rosé qui enjoignent le public étonné à chanter en brésilien la fameuse Lambada. C’est malin et agréable, cela crée tout de suite du lien, mais lorsque le premier refrain est passé et qu’on se met à chanter toute la chanson de manière un peu trop littérale, le malaise commence. Il se poursuit quand les six danseurs et danseuses prennent place sur scène, répartis en trios séparés, un grand sourire forcé sur les lèvres. S’ensuivent trois quarts d’heure où deux scènes s’offrent à nous sur les rythmes des fameux tubes qui sont décomposés : beat plus ou moins rapide, mélodie adjacente et « esprit » de la Lambada interpelé.
À notre gauche, le groupe de trois fonctionne comme un groupe de passionné·e·s d’aérobic : il et elles bougent solo, la plupart du temps de manière énergique. C’est souvent répétitif, cela se passe aussi de manière scandée en diffractant les syllabes de la lambada et la plupart du temps, tout se déroule en parfaite synchronie avec les deux autres membres du collectif.
À notre droite, il y a du looove : elle et eux s’enlacent à trois, tout en pleins et en déliés, transformant la sensualité très marquée des duos du clip originel en grand câlin de nounours. Les genres et les positions sont mouvants et brisent le moule patriarcal et colonial des visuels associés à la fameuse Lambada.
Ainsi, tout en faisant un vrai travail de fond sur les mots, les rythmes et les mouvements de la Lambada, le collectif ÈS joue avec les sensations du public et l’engage à chaque instant : on prend plaisir au mouvement, on en est empêché, on a envie de rire avec les danseurs, on se sent gêné, et c’est un bouillonnement de réactions et de réflexions. Quand l’image du clip apparait sur les écrans, elle vient encore complexifier nos pensées : la danse sensuelle de la lambada quitte le sable blanc des plages brésiliennes et les oranginas sirotés à la paille pour arriver au milieu des villes. Notamment, Berlin, Unter den Linden, ce qui nous rappelle qu’à l’automne 1989, quand le mur est tombé, le monde entier dansait encore la Lambada. La chute, elle, est pleine d’humour et renoue avec le karaoké du début. On ne vous spoilera pas cette apparition finale. Mais allez voir About Lambada, c’est une déconstruction brillante qui se brise avec élégance et témérité sur la lame historique d’une musique populaire.
visuel : Romain Etienne : Item