Deviser, créer de nouvelles socialités, embrasser la douceur, la tendresse et l’humour : c’est L’art de vivre à la Clédat & Petitpierre au festival DañsFabrik, sous la houlette de René Magritte.
Par Nathalie Yokel
Le festival DañsFabrik, piloté par le Quartz de Brest, accueille depuis le 3 mars cinq jours intenses de créations, spectacles, rencontres, trainings, ateliers… Clédat & Petitpierre y créent un formidable Art de vivre, marquant l’entrée de la scène nationale dans le réseau des scènes inclusives.
On est au théâtre, mais la scène s’ouvre sur un gros plan très cinématographique : le visage de Guillaume Drouadaine, comédien et danseur de la troupe Catalyse, accroche la lumière avec allure, dans le mystère de son regard d’une douceur infinie. A mesure que la musique s’affirme et se dramatise, pointe son sourire, se libère son cou au rythme d’une tranquille respiration. Un prélude qui ne présage pas la suite du spectacle : coupure au noir, et voici que se révèle la scénographie et les costumes, éléments puissants du travail d’Yvan Clédat et Coco Petitpierre. Un quadrilatère comme espace de jeu, flanqué d’une petite estrade en fond de scène, aux soubassements festonnés. Ici, tout est de bois blond. Ou plutôt d’un contreplaqué ou vinyle imprimé douteux aux limites du kitsch, dont les nervures de bois envahissent tout : sol, tissus, objets, costumes… Guillaume Drouadaine et Fabien Coquil, aux justaucorps parfaitement assortis, se fondent littéralement dans le décor.
Dans cette harmonie poussée à son comble – jusqu’à en renverser la définition-même – c’est René Magritte qu’on invite : il est dans les pages du livre que tourne Guillaume, dans ses troublants questionnements, dans le chapeau melon, la canne ou la bougie ; il est dans le brillant exposé sur la pipe livré par Fabien. Il est également dans cette lenteur qui nous figure un rêve éveillé, une forme de monde parallèle où tout peut arriver. Là aurait pu s’arrêter la proposition du tandem de plasticiens chorégraphes, dont les précédentes œuvres traduisent un amour immodéré pour l’Histoire de l’Art. Nous voici dans une forme d’hommage à Magritte qui combine atmosphère, références, et univers plastique décalé propre à Clédat & Petitpierre.
Mais ce qui se joue va bien au-delà. Le spectacle nous conquiert par l’imaginaire qu’il provoque et les infinies projections qu’il suscite. Guillaume et Fabien, par leur simple présence et leur corporéité dansante, semblent revenir de la tradition anglo-saxonne du duo comique, vue au music-hall et au cinéma. On pense très vite à Laurel et Hardy, puis, dans un moment de grâce totale porté par leurs voix fluettes dans la chanson Underneath The Arches, à Flanagan et Allen. De loin en loin, ils nous conduisent aux « sculptures vivantes » des plasticiens anglais Gilbert et George et leur performance de 1967, directement liée. A moins que ce soit dans leur travail photographique There Were Two Young Men en 1971 : deux hommes ton sur ton, se fondant dans le paysage, devisant tranquillement. C’est bien cela en effet que nous proposent les personnages de L’art de vivre ; une liberté d’être et de s’émerveiller le plus simplement du monde, mais qui viennent nous surprendre encore en dansant L’Après-midi d’un Faune de Nijinski ! Il y a tout lieu de penser que Magritte n’ait jamais vu la création de ce ballet… Mais 1912 marque pour le peintre le traumatisme de la noyade de sa mère dans la Sambre ; au moment où Nijinski franchissait un ruisseau comme unique saut de son fantastique et détonant ballet. Là encore, le ton sur ton du justaucorps fonctionnait à bloc, que le photographe Adolf de Meyer immortalisa ensuite dans une magnifique série. Guillaume et Fabien deviennent un Faune et une Grande Nymphe – autres sculptures vivantes, tiens donc ?! – touchants et drôles, aux relations simples et fluides.
La pièce aurait pu aussi bien s’appeler Les jours heureux ou Le temps de vivre. On aime sincèrement voir ces deux hommes marcher simplement, et faire défiler des paysages imaginaires sous nos yeux, même esquisser des petits pas – portés par le montage et la création sonores de Stéphane Vecchione et le regard chorégraphique de Max Fossati. Quoi qu’il arrive, ils nous disent : « c’est comme ça », « c’est bien », et même, « la vie c’est bien »… et c’est beau ! Se dégagent de L’art de vivre une sorte de douceur bienvenue, une infime tendresse qui font un bien fou. Un apaisement, également, qui nous oblige à poser un regard simple sur ces deux hères qui traversent la vie et nous donnent les clefs d’un émerveillement réalisable, et d’une socialité disponible à tous les possibles.
© Yvan Clédat
Les 3 et 4 mars : Maison du Théâtre, Brest, Festival DañsFabrik
Les 28 et 29 avril : Le Théâtre, scène nationale de Mâcon
Les 11 et 12 mai : Théâtre public de Montreuil, Festival Les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.