Au démarrage du festival, au Théâtre Universitaire de Nantes (TU), se sont succédé les 15 et 16 janvier derniers deux pièces captivantes, Éclats de Léa Vinette et Intervalles de Laurent Cebe.

Eclats©Léa Vinette
Avant d‘entrer dans la salle, trois citations affichées de Léa Vinette nous accueillent : « Pour moi, la danse permet de résister à la simplification, au besoin de mettre les choses dans une case. Elle laisse vivre l’inconfort, la transformation, l’imprévu », puis « La danse, c’est une résistance sensible qui passe par les corps, leurs rythmes et leurs vibrations avec la lumière, la musique et le public » et enfin « Ce qui me pousse, c’est la vitalité qui palpite dans le corps. Créer, c’est donner forme à cette énergie, la partager, lui offrir un espace de résonance ».
Rarement pareil programme ambitieux n’aura été ainsi annoncé et il faut saluer cette initiative. Elle prépare le spectateur et promet une lecture plus aiguisée du spectacle qui va suivre.
Difficile de décrire cette longue pièce de 50 minutes qui se caractérise par un dépouillement voulu, l’accent étant mis sur les corps (vêtus de simples T-shirts et jeans), leurs divers déplacements dans l’espace (couloirs, jeu entre l’avant-scène et le lointain), leurs silences, l’intensité des regards vers le public, le tout sur une musique de percussions de Miguel Filipe, suffisamment ouverte et fine pour ne pas écraser.
La gestuelle de Léa est précise et engagée, organique et incarnée. Elle peut paraître légère et fluide, mais elle est sensorielle, ancrée, souvent tellurique. Si on sent que sa partenaire est dans le même registre, on regrette que celle du danseur soit moins affirmée. Bien qu’isolés, des prolongements invisibles relient le trio qui passe par divers états de corps, avec élan et abandon. On voit une hanche qui cède, un bras qui ondule, des têtes qui se renversent, des gestes saccadés.

Eclats©Léa Vinette
Après un long silence pendant lequel les interprètes se tiennent tout proches des spectateurs face à eux, un unisson parfait les saisit, rétablissant une harmonie bienvenue, bien qu’amenée un peu abruptement. Cette image ne reste pas, chacun partant ensuite dans un solo différent. Une fin en trio serré conclut cette pièce intense, où les trois danseurs se touchent enfin, jouant avec le contrepoids et formant une chaîne. Une musique de cordes et piano classique s’impose alors, opérant un contraste fort et amenant à une fin plein feu qui voit le trio fixer à nouveau le public.
Une chorégraphie complexe donc, singulière, sans concessions et qu’on suit avec attention tant elle fascine et célèbre les corps et le mouvement. On retrouve ici ce qui faisait le sel de Nox, premier solo de Léa : rigueur, sensualité, écoute, nécessité intérieure. Si la pièce, classée dans le festival dans la thématique « Dynamique du vivant », mérite d’être retravaillée (cette représentation était la première), on voit s’affirmer chez la chorégraphe un sens certain de l’espace, occupé par l’inconfort et la vitalité qu’elle revendique. Artiste associée au Cndc (centre national de danse contemporaine) d’Angers, l’annonce du passage d’Éclats en mars prochain évoque avec justesse une danse « prise entre pulsion instinctive et conscience de l’autre, entre tension intérieure et désir de lien ». Léa Vinette : une artiste en développement, à suivre absolument.

Intervalles©LauraSeveri
Classé dans la thématique « Dialogue entre disciplines et hybridations » du festival et présenté dans la salle de répétition du TU, ce solo est plus une conférence dansée qu’un spectacle. Laurent Cebe, qui joue sur un clavier miniature sur le côté pendant que le public s’installe (sur des coussins proches du plateau et sur des gradins en bois), entre dans un cercle de petites pierres bleues posées au sol, qui forme comme un grand dispositif rituel couvrant tout le plateau. Il prend la parole, dans un discours clair et compréhensible, et raconte sa rencontre avec un astrophysicien, Roland Lehoucq (en poste à Paris Saclay mais absent à cette rencontre). Il nous apprend comment de nouvelles données issues de cet échange ont impacté sa danse, sa vision du monde, son quotidien.
Il prend alors l’exemple de deux cailloux qu’il saisit au sol dans le cercle, une obsidienne et un fragment de météorite (il les fera circuler dans le public) et parle de leur « rencontre », car il les a trouvées sur la pente d’un volcan. La première, noire et opaque, non cristalline et à la structure chaotique, vient de l’Etna et résulte d’une éruption volcanique (qu’il mime de façon un peu puérile), le deuxième, arrivée de l’espace, est aussi vieille que le système solaire.
Laurent nous raconte cela sous forme d’histoire (des enfants étaient présents puisque le spectacle était accessible dès 8 ans) et nous fait rentrer dans la poésie de cette « rencontre », se proposant de « traduire en gestes une expérience ». Il la danse donc, cheminant à l’intérieur du cercle en en suivant la périphérie. Il termine par une improvisation plus libre, sans texte et assez dansante, car il est un très bel interprète, avec une technique sûre et des qualités de fluidité, de rebond, d’animalité et de contraste étonnantes. On a pu l’apprécier dans de précédents spectacles, notamment de sa compagnie Des individué.e.s ou comme interprète pour divers chorégraphes comme Ambra Senatore, Cédric Cherdel, Julie Nioche, Loïc Touzé ou Elise Lerat. Il a été salué pour sa façon unique de combiner sa danse avec sa pratique du dessin.
Le titre Intervalles lui permet de parler de l' »espace entre »: entre nous et le cosmos, entre lui et le public. Il évoque une notion complexe, la « ligne d’univers », dans laquelle espace et temps sont réunis, et tente d’expliquer comment il a structuré sa danse dans le cercle. Celle-ci comporte des ralentis, des sautillés, des élans vers le mur du fond ou vers le public, des moments d’arrêts sur image censés illustrée comment la lave se fige et qui est accompagnée d’une voix off, sans doute celle de l’astrophysicien. Il conclut en affirmant : »La Terre et moi avons partagé un événement et on ne peut revenir en arrière ». Il oscille donc entre premier degré assez naïf et des perspectives scientifiques qui ouvrent notre horizon à l’univers. Pas toujours facile de le suivre entre ces deux registres.

Intervalles©LauraSeveri
À la fin, après avoir assuré que « ce spectacle m’a modifié et vous a modifié vous aussi », un spécialiste de l’astronomie vient le rejoindre sur le plateau et un échange en forme de questions/réponses poursuit la rencontre. Une question lui a été posée sur la scénographe et le cercle de cailloux bleus : « C’est pour évoquer une ceinture d’astéroïdes » a-t-il répondu.
À la question de la nature de ses outils d’improvisation, Laurent Cebe répond qu’il improvise « sur le maintenant » (il avait évoqué dans ses explications la notion d’ici et maintenant) et pas sur le « comment c’était avant ». Il se relie « aux imaginaires du public ». Généreux mais quelque peu nébuleux…
Par sa proposition un peu bavarde, parfois naïve et subjective, Cebe est en tout cas généreux et convaincant dans cette courte passerelle insolite jetée entre art et science, mi-humoristique mi-sérieuse. Elle est soutenue par un accompagnement souvent cheap, la musique issue de son clavier étant à la limite du ridicule mais c’est certainement voulu !
Le projet, d’une durée de 30 minutes, s’inscrit dans le festival d’astronomie de Nantes, créé en 2024. Il permet à un vaste public de (re)découvrir la danse contemporaine dont Cebe est un illustre représentant nantais.
ÉCLATS
Conception ; Léa Vinette
Écriture chorégraphique et performance: Léa Vinette, Daniel Barkan et Vincent Dupuy
Dramaturgie : Sara Vanderieck
Création et régie : Marinette Buchy
Administration, production et diffusion : Météores (C.Giteau et A.Guilleminot)
Coproduction : Cndc Angers, CDCN Les Hivernales, TU Nantes, CDCN Chorège, La Passerelle SN de St Brieuc, Réseau Tremplin qui soutient Léa Vinette jusqu’en 2027, Charleroi Danse, La Villette/Initiatives d’artistes, MIXT.
INTERVALLES
Danse et chorégraphie : Laurent Cebe
Production : TU-Nantes
Soutiens ; DRAC Pays de la Loire et Nantes Métropole
Le festival Trajectoires se tient à Nantes jusqu’au 1er février.