À Chaillot, Thomas Lebrun explore les danses guyanaises, guadeloupéennes et martiniquaises. Il place sous ses néons multicolores trois soli qui se rejoignent, portés par les mots de l’autrice Emmelyne Octavie. Une partition généreuse, marquée par une belle dose d’audace.
Ah, Thomas Lebrun ! Il est le roi des compositions savantes au service de la générosité. La beauté en armure, l’exigence de la danse parfaite, et le tout saupoudré d’une dose de kitsch, d’humour et de paillettes. Voilà ce qui fait le sel de ce chorégraphe qui, depuis vingt ans, pose ses écritures sensibles sur les plus grands plateaux du monde. On le retrouve presque à la maison, à Chaillot. La musique arrive avant les corps, on entend une biguine qui nous donne immédiatement envie de nous lever. Ensuite, on voit débarquer progressivement un trio : la Guyanaise Gladys Demba, le Martiniquais Jean-Hugues Miredin et le Guadeloupéen Mickaël Top. Nous voyons une scène de bal, elle danse avec l’un puis l’autre, les hanches roulent et les bras sont déjà bien placés. On s’en doute, l’ambiance va changer, ce serait trop simple ; on le sait, Thomas Lebrun aime aller chercher au fond des cœurs ce qui s’y cache.
Elle est Vaval, le Roi du Carnaval, Jean-Hugues est la Diablesse (ou la Pleureuse) et Mickaël est le Fwèt, le seul personnage inventé de ce carnaval étrange. Le plateau est ceint de ces néons, bleus puis roses, puis verts. Ils donnent des reflets aux personnages presque inquiétants. Gladys se présente en grande robe vaste, le visage masqué, puis elle revêtira un cône blanc. Elle traverse l’espace dans sa largeur, les pieds à plat, le bassin en constante mobilisation. Lebrun lui impose des ruptures de tempo qui nous permettent d’entrer dans son geste. Elle danse les mots qui disent l’exil et le lien à la terre et aux racines. Il ne faudrait pas passer son temps à pleurer, le diable est là pour nous envoûter. C’est peut-être dans ce solo-là que le geste Lebrun est le plus identifiable. On retrouve ses belles obsessions pour les cadres bien faits et les voûtes plantaires qui se posent dans les mains.
Chez Lebrun, le kitsch n’est jamais loin, on se souvient des Rois de la piste où il mettait sur un podium les danses de boîte de nuit dans une collection de personnages bien identifiables. Dans la danse du diable comme dans celle du fwèt, il s’amuse à décaler ce qui se passe avec ce que l’on voit. Les danseur·euse·s sont éblouissant·e·s de précision, rien ne tangue jamais dans des virevoltes qui engagent genoux, hanches et épaules, ça danse fort et bien. On sent une écoute totale dans le trio alors qu’il danse la plupart du temps séparément. Chaque personnage est porté par son interprète d’une façon organique. Dans ce carnaval, chacun·e est unique, l’ensemble dresse un portrait, d’abord, d’une façon de danser ultramarine, si ancrée. Ce faisant, Lebrun nous donne accès, entre la fête et les larmes, aux souffrances de ces peuples marqués par la violence coloniale.
A Chaillot jusqu’au 24 janvier et à noter, Thomas Lebrun dansera L’envahissement de l’être ( danser avec Duras) au Festival Faits d’Hiver les 28 et 29, et c’est sublime.
Visuel : ©Frédéric Iovino