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David Drouard et sa pièce à soutenir à Onyx : Une remarquable réussite et un partage du sensible

par Marc Lawton
le 30.01.2026

Dans le bloc noir du théâtre Onyx, face à une salle comble le 21 janvier dernier, la nouvelle pièce de la compagnie DADR de David Drouard – implantée en Mayenne et dont c’était la première – a été un incontestable succès. La combinaison d’une écriture précise savamment construite, d’une scénographie intrigante, où les danseurs pieds nus manipulent des panneaux lumineux et transforment constamment l’espace, et d’une dimension humaine s’appuyant sur les performances de chanteurs des interprètes, a fait mouche. Ce mélange d’éléments a donné à cette aventure d’une heure une singularité rare.

APPEL À RÉSONNER

La feuille de salle est pertinente quand elle précise : « Soutenir n’est pas qu’un spectacle. C’est une vibration commune qui dépasse les frontières entre scène et salle. C’est un appel à résonner, à porter ensemble le monde sur nos épaules, à se soutenir dans l’épreuve comme dans la célébration. C’est un hymne à la liberté, une invitation à vibrer d’un même élan ». Quand le rideau s’ouvre, une masse noire d’éléments mystérieux accroche le regard à l’avant-scène. Ce sont des caissons carrés empilés qui vont vite devenir transportables et se révéler être lumineux, aux couleurs changeantes. Les six danseurs, dans des costumes blancs quais transparents qui leur
donnent une légèreté unisexe, vont les déplacer, les poser au sol, les brandir à bout de bras : on pourra y voir des lucarnes, des bouts de ciel, des écrans, des miroirs… Ils deviennent partie intégrante de la chorégraphie et vont structurer l’espace : mur, couloirs, abri, balises… Dans l’interview réalisé par nos soins quelques jours après cette création, le chorégraphe en parle comme de « partenaires qui éclairent ou cachent, mais aussi comme un amas de ruines évoquant l’effondrement d’un mur d’enceinte sur scène ». Dans leurs costumes blancs transparents unisexes créés par Cédric Tirado, les interprètes vont à la fois se faire architectes et habitants de cet
environnement mouvant. Tant cette scénographie que les lumières sont signées Jeronimo Roe. Tout en dansant et en développant un vocabulaire original abstrait, fluide et sans redites qui s’appuie sur des diagonales, des marches, des ralentis et des groupes qui se font et se défont, une dimension inattendue va émerger rapidement : des sons de voix et des paroles vont en effet se rajouter au
mouvement et jalonner la pièce, avec des interjections et des textes en anglais. « J’avais envie de faire ‘sonner’ les danseurs, que mon propos ne se limite pas au mouvement et au corps, d’où le chant. J’ai choisi l’anglais car en français, cela aurait été trop illustratif » affirme D.Drouard. Un ajout dans la feuille de salle nous a fait en effet comprendre, pour peu qu’on l’ait consulté, qu’ils’agit de chansons de Leonard Cohen pour l’auteur le plus ancien, de PJ Harvey, plus proche de nous et, pour les plus récentes, de l’irlandais Grian Chatten et de la suédoise Fever Ray (aka Karin Dreijer Andersson). Des extraits sont ici traduits, nous faisant plonger dans une intimité et donnant la possibilité d’en saisir des bribes. Le chorégraphe signalera que certaines paroles viennent également
du groupe rock irlandais qu’a fondé G.Chatten en 2014, Fontaines DC.

DOULEURS ET CHUCHOTEMENTS

Des commentaires les accompagnent, précisant les thématiques : douleur et résistance, fantômes et souffle rituel, fragilité des mots qui se déposent et s’entrechoquent, litanie et communion silencieuse. Toujours dans la feuille de salle, le chorégraphe précise : « Ces textes n’illustrent pas la danse. Ils habitent les états du corps, les circulations de voix, les respirations. Certaines phrases frappent, d’autres chuchotent. Toutes résonnent avec le mouvement. Elles créent un paysage sensible où chacun.e peut y circuler, s’y perdre, revenir ». Il n’est guère difficile, pour ceux-celles qui souhaitent le faire, d’extrapoler et de penser à l’actualité, avec les nombreuses situations à l’étranger de populations en grande détresse ou en danger et qui ont besoin de soutien. Par ailleurs, Drouard pense aussi à la douleur que représente en région Pays de la Loire la privation brutale fin 2024 des subventions culture du conseil régional, affectant toutes les équipes artistiques locales dont les compagnies de danse. Sa propre équipe en a souffert, fragilisant la production de Soutenir et
raccourcissant la période de répétition de 9 à 7 semaines. Pendant trois jours d’auditions au CCN de Créteil, le chorégraphe a choisi soigneusement ses six interprètes, renouvelant beaucoup son équipe. De 50 candidats, avec des profils éclectiques venus
du lyrique, de la comédie musicale ou des musiques actuelles, il est descendu à 20 pour ne retenir que trois hommes et trois femmes possédant notamment une pratique de l’anglais. Un stage intensif de trois jours encadré par un coach vocal a été nécessaire ensuite afin que chacun.e travaille sa tessiture et sa « signature vocale ». Chacune des sept chansons comporte six strophes, chaque
interprète s’emparant de l’une d’elles. Le travail qui a suivi a consisté à créer des états, à guider des improvisations et à construire petit à petit la pièce, « sans compter, sans recourir au spectaculaire ou à l’acrobatique » comme il avait appris à le faire pendant ses années auprès d’Odile Duboc. Drouard avait rencontré cette célèbre figure de la danse contemporaine française pendant ses années d’étude au CNSMD de Lyon puis au cours de ses années au sein de la compagnie Contrejour (devenue ensuite CCN de Belfort). Il confie
avoir aussi été influencé par le travail de la chorégraphe belge Michèle Noiret pour son approche cinématographique de la danse et par celui, très théâtral, de Phia Ménard en Pays de la Loire.

DES CARIATIDES ET DES NUAGES

Le rapport entre sol et ciel semble avoir été bien exploré, comme le symbolise une figure qui l’a inspiré, celle de la cariatide qui est ici dé-genrée  et revisitée : « On connait tous celles de l’Acropole qui font partie de la mythologie grecque, mais inscrites dans une architecture ; elles ne sont jamais identiques et nous disent beaucoup de choses : effort commun, résistance, fatigue… On en voit aussi sous certains balcons ou le long de corniches : on parle alors d’atlantes ». Une autre influence a été la lecture d’Henri Michaux, notamment son livre Ecuador, paru en 1929 et dans lequel on trouve le poème Souvenirs : « La veille du départ, le voyageur regarde en arrière, c’est comme s’il perdait courage, semblable à la nature (…), à des nuages qui se superposent, rétrécissant l’horizon mais (qui)
font penser au ciel… ». On pourrait penser cette double identité de danseur et chanteur confiée aux interprètes comme ambitieuse et risquée, mais même si la plupart des paroles échappent au public, le pari est réussi et une dimension poétique puissante  s’affirme, reflet de la cohésion remarquable du groupe. Dans leurs courses, leurs suspensions, leurs chutes et leurs jeux de contrepoids, les danseurs sont justes, témoignant d’une belle écoute. Le flux ouvert de leur danse est parfois interrompu par des saccades, des contacts et des portés. De brèves images apparaissent comme par exemple un cercle créé par les caissons posés sur leur tranche (le chorégraphe les nomme « dalles ») et formant un hexagone, ou aussi un empilement qui évoque une cabane lumineuse, ou encore le porté horizontal d’un interprète soulevé par ses cinq camarades et aussi une vision de groupe où chaque danseur-se à genoux derrière sa dalle posée au sol est éclairé.e par en-dessous, formant une image saisissante.

INTIMITÉ ET MULTITUDE

La pièce arrive à évoquer simultanément intimité et multitude et mêle de façon subtile textes et mouvement. La première partie est une « envolée d’énergie qui permet la vulnérabilité et amorce le travail des voix ». Une grande confiance règne dans l’autre, dans les configurations éphémères qui se créent, dans ce généreux partage. La musique créée par Sébastien Blanchon (aka N’Zeng) fournit le tissu sonore qui lie le tout. Le fait que les six danseurs-chanteurs soient toujours présents au plateau ne lasse pas et le
chorégraphe est heureux de cette osmose qui s’est mise en place, reposant sur un équilibre et une confiance. Ils descendent finalement di plateau pour se tenir devant les spectateurs et chantent‘Uncover our heads and reveal our souls/We were hungry before we were born’ (Découvrez nos têtes et révélez nos âmes/Nous avions faim avant de naître), chanson de Fever Ray intitulée ‘Keep
the Streets Empty for Me’ (2009). Puis ils remontent sur scène, rempilent les six dalles comme elles étaient au départ et viennent enfin saluer.Si les gorges étaient quelque peu serrées par le stress d’une première, David Drouard estime qu’il ne manque pas grand-chose pour que le spectacle soit satisfaisant. Ce « frottement des styles » et cet aspect « sauvage » permettent une « grande liberté intérieure », entre drame, danse et mouvement. La danse s’est enrichie d’une vraie prise de risque avec le chant. Après avoir exploré les ressources du krump dans sa pièce MU (2020), le chorégraphe apprécie ce retour à la danse contemporaine, son domaine de prédilection.

*Le Partage du sensible : titre d’un ouvrage de Jacques Rancière paru en 2000 et sous-titré Esthétique et politique. Fait assez rare dans le camp philosophique, la danse y est convoquée.

Coproduction Théâtre Onyx (SCIN danse et cirque de St Herblain – 44), le Carré (SN de Château-
Gontier 53) et CCN de Tours. Accueil en résidence à l’Espace Reflet de St Berthevin (53), au théâtre
de Laval (Centre national de la marionnette- 53) et au théâtre Albarède de Ganges Sumène (34).
Diffusion : le 7/02 au théâtre de Laval.
Dates non encore fixées pour le Carré de Château-Gontier, la SN de Sète et, en région parisienne à St
Ouen/Espace 1789.
Crédit photo ; DADR Compagnie.

Le poème Souvenirs se trouve dans un journal de voyage composé par «Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal». C’est Henri Michaux qui le dit, dès la première ligne d’Ecuador, publié en 1929 et relatant une excursion qu’il fit en Equateur, de l’embarquement à bord du Boskoop en 1927 au trajet retour via le fleuve Amazone, à bord d’une pirogue faisant du sur-place… Quand il publie ce livre, Michaux perd son père et sa mère, qui décèdent coup sur coup. C’est décidément, le livre qu’il faut pour commencer l’année, parce qu’on peut lire dans tous les sens chaque fragment de ce journal troué, aux dates parfois inversées, mais qu’importe, les paysages sont toujours les mêmes dehors. Et dedans, c’est toujours le labyrinthe. Michaux a disparu en 1984, ou plutôt il est devenu éternel : «Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis sera sa mémoire.»

 

Souvenirs

(La veille du départ, le voyageur regarde en arrière, c’est comme s’il perdait courage.)

Semblable à la nature, semblable à la nature, semblable à la nature,

A la nature, à la nature, à la nature,

Semblable au duvet,

Semblable à la pensée,

Et semblable aussi en quelque manière au globe de la terre,

Semblable à l’erreur, à la douceur et à la cruauté,

A ce qui n’est pas vrai, n’arrête pas, à la tête d’un clou enfoncé,

Au sommeil qui vous reprend d’autant plus qu’on s’est occupé ailleurs,

A une chanson en langue étrangère,

A une dent qui souffre et reste vigilante,

A l’araucaria qui étend ses branches dans un patio,

Et qui forme son harmonie sans présenter ses comptes et ne fait pas le critique d’art,

A la poussière qu’il y a en été, à un malade qui tremble,

A l’œil qui perd une larme et se lave ainsi,

 

A des nuages qui se superposent, rétrécissent l’horizon mais font penser au ciel.

Aux lueurs d’une gare la nuit, quand on arrive, quand on ne sait pas s’il y a encore des trains.

Au mot Hindou, pour celui qui n’alla jamais où l’on en trouve dans toutes les rues.

A ce qu’on raconte de la mort,

A une voile dans le pacifique,

A une poule sous une feuille de bananier, une après-midi qu’il pleut,

A la caresse d’une grande fatigue, à une promesse à longue échéance,

Au mouvement qu’il y a dans un nid de fourmis,

A une aile de condor quand l’autre aile est déjà au versant opposé de la montagne,

A des mélanges,

A la moelle en même temps qu’au mensonge

A un jeune bambou en même temps qu’au tigre, qui écrase le jeune bambou.

Semblable à moi enfin,

Et plus encore à ce qui n’est pas moi.

By, toi qui étais ma By….

 

Le festival Trajectoires se tient jusqu’au 1er février

Informations et réservations

Visuel : Crédit DADR cie.