Doris Uhlich, star autrichienne, présentait sa dernière pièce en ouverture du plus expérimental des festivals : Artdanthé. Un spectacle qui, une nouvelle fois, questionne la représentation des danseur·euse·s vieillissant·e·s.
Montrer des corps vieillissants sur scène reste un geste politique, encore. Même si nombre de chorégraphes se sont prêtés à l’exercice, les danseur·euse·s de plus de 70 ans restent de grand·e·s absent·e·s. Déjà en 2007, l’enquête de Michel Vaïs, Montrer des corps vieillissants sur la scène : comment ? pourquoi ? pourquoi pas ?, analysait la faible présence des corps vieillissants sur les scènes. Près de vingt ans plus tard, les choses ont bougé. On peut citer Gold Shower de François Chaignaud et Akaji Maro, monument de drôlerie butô à la sauce drag. On peut aussi se rappeler de Merce Cunningham qui est presque mort sur scène à 90 ans. Ou encore, à Micadanses, lors du festival Faits d’Hiver, nombre de pièces assument de montrer les corps dans tous leurs états, ayant largement dépassé l’âge (même tardif) de la retraite. Disons que notre regard est déjà affûté sur ce sujet, assez en tout cas pour ressentir une forme de gêne face à la proposition de la chorégraphe Doris Uhlich, artiste radicale, très connue à l’est mais peu côté français.
Nous découvrons Susanne Kirnbauer assise, habillée en tenue de sport ; elle a le regard bleu glacier, les lèvres et les ongles rouges. Aujourd’hui, elle a 83 ans et elle a été première soliste pour le ballet de l’Opéra national de Vienne. Depuis 2008, elle danse uniquement pour Doris Uhlich, qui écrit pour elle Come Back en 2012 ; nous assistons donc à la recréation, 14 ans plus tard. Rapidement, elle va dénoncer de façon excessivement littérale la rigueur de la danse classique, se munissant de barres décrochées, désormais libres, qu’elle manipule avec dextérité. Plus tôt, elle aura cité les battements d’aile du bout des doigts du Lac des cygnes.
La proposition avance en prenant la forme de tableaux successifs. Après une séquence assez ferme, pour ne pas dire autoritaire, la jeune chorégraphe fait son entrée, de façon plutôt artificielle, pour offrir un pas de deux séduisant, une idée de transmission de geste allant pour une fois dans le sens inverse, de la jeune génération vers l’ancienne. La danse de Doris Uhlich nous saisit dans une énergie très ancrée dans le haut du corps, particulièrement dans les allers-venues des épaules.
Sans tout vous dire, les images produites naviguent entre hommage et lutte envers le milieu de la danse, allant jusqu’à une séance de témoignage, pour le coup très classique, qui apporte peu.
Reste une image solide dans cette proposition qui a peiné à nous convaincre. Celle d’un tutu immense, mais immense, surplombé d’une paire de collants roses de petit rat de l’Opéra, retenu dans les airs par un bouquet de ballons noirs gonflés à l’hélium. Cette image-là, splendide, dit mieux que tout le reste à la fois le désir d’une carrière monumentale et la difficulté technique de sauter aussi haut qu’un vol d’oiseau. Cette image dit l’inaccessibilité du rêve d’étoile qui, même quand il est atteint, se brise à 43 ans lors de la retraite obligatoire ; elle dit aussi la finesse du mouvement, sa légèreté, quand, après des séances de travail proches de la torture, il est enfin atteint.
Ce qui est sûr, c’est que le festival Artdanthé nous offrira jusqu’au 3 avril un paquet d’images à garder en mémoire, par exemple Martín Gil le 17, Marion Carriau le 27 ou encore Julia Arsen le 31.
Le fesival Artdanthé se tient au Théâtre de Vanves jusqu’au 3 avril
Visuel : ©Walter-Reichl