Le festival Artdanthé bat son plein au Théâtre de Vanves, qui offre la première francilienne de la nouvelle pièce d’Audrey Bodiguel. Un personnage déjanté, des funérailles hautes en couleurs, mais surtout une réflexion profonde sur la vie et sur le corps jusque dans son dernier souffle.
Par Nathalie Yokel
Hautement chaussée sur ces cothurnes-plateformes, le cou remonté d’une fraise XXL en blanc mousseux et monstrueusement enveloppante, Audrey Bodiguel sort de sa pose pour apostropher les filles de son équipe : lumière, son… visiblement les réglages laissent à désirer. L’artiste, qui semble au bout de sa vie, n’a pas de diva que l’aspect. Cinglante, centrée sur elle-même, on comprend que son propos initial sur la société de consommation et le réchauffement climatique n’est là que dans un unique but : l’autocélébration. Mais on adhère tout de suite à ce personnage drôlement attifé, à l’humour acerbe et aux bons mots, et qui nous installe dans ce qui pourrait être un joyeux one-woman-show cabarettique.
Mais Audrey Bodiguel ne s’en contentera pas. Carne invite le corps, invite la chair, invite l’humus dans une réflexion sur la mort bien plus profonde. Son « hommage à moi-même » permet en réalité d’étendre le prisme vers sa condition de danseuse, de femme catégorie plus de 40 ans – autrement dit de « vieille carne » – qui se débat avec sa propre finitude et le fantasme couramment projeté pour un artiste de « mourir sur scène ». Si ses mots nous plongent dans l’imaginaire de son enterrement de 1ère classe (au sens propre !), loufoque et déjanté il va s’en dire, à coups de cercueil-bar à cocktails et d’embaumement full-botox, son corps prend peu à peu le pas vers un autre récit. Il faut la voir se dépouiller lentement de son armure de taffetas, non pas comme on s’effeuille, mais comme on laisse ses oripeaux, ou comme on fait sa mue. S’ensuit une chorégraphie de l’installation, quand Audrey, aux gestes calmes, à l’énergie étale – mais non létale – vient puiser dans un amas de sacs cabas en plastique ou dans la scénographie les éléments constitutifs de sa dernière demeure. Par couches successives, elle forme un lit adossé à un menhir, tel une pierre tombale, qui tient autant, par son accumulation d’objets et de matières, de la décharge illégale. Paillettes, plumes et sequins viennent teinter le rituel. Mais avant son ultime sommeil, elle vient condenser dans son corps un catalogue de gestes qu’elle livre de façon brute, fragmentée, frénétique. La dernière danse. La danse d’une vie que l’on voit défiler sous nos yeux.
Carne, c’est aussi l’histoire de ce que l’on veut pour nos corps, dans toutes ses ambivalences. Entre le corps-spectacle, toujours dans la lumière, le corps-humus qui disparait sous les feuilles, Audrey Bodiguel traverse différents états et rituels qui interrogent notre propre rapport à la disparition. Beaucoup d’anecdotes, d’images et de qualités de mouvement peuplent ce solo et font la richesse du projet, que l’on préfère au retour du personnage qui tente, dans son exubérance, de nous faire chanter. Mais la danseuse réussit à soigner sa sortie (en position verticale, cette fois), douce et dans le mystère de la mort : « Ce n’est pas parce que pars que je m’en vais. Je suis encore là ».
Visuel : ©Estelle Chaigne
Le festival Artdanthé se tient jusqu’au 3 avril
En tournée le 1er octobre 2026 à Mixt, Nantes.