Porté par Émilie Szikora, Sidonie Duret et Jeremy Martinez, le collectif ÈS revient avec son spectacle About Lambada, à Chaillot, Théâtre national de la Danse du 1er au 4 avril prochain. Cette pièce est l’occasion pour eux de réquisitionner plusieurs aspects de leur travail, comme l’utilisation du tube controversé de la Lambada ou encore leur notion du collectif et du trio. Pour l’occasion, l’équipe de Cult.news a eu le plaisir de s’entretenir avec les danseurs et danseuses
Ce qui nous a d’abord intéressés, c’est son pouvoir de rassemblement. La Lambada est un tube qui traverse les générations et les classes sociales, et qui est associé à des souvenirs très forts, souvent joyeux, liés au rapprochement des corps.
En creusant, on a évidemment découvert une histoire plus complexe, notamment la question du plagiat et tout l’imaginaire marketing et exotisant qui l’entoure. Mais plutôt que de dénoncer frontalement ces aspects, on a voulu partir de cette matière populaire et voir ce qu’elle pouvait produire une fois incarnée physiquement.
De manière générale, notre travail s’appuie sur des références populaires, parce qu’elles activent à la fois des mémoires intimes et collectives. La Lambada s’inscrit donc dans une continuité de notre recherche chorégraphique autour du groupe et du partage.
Le trio est une forme qui nous intéresse depuis longtemps, parce qu’il constitue pour nous une première unité du groupe, un point d’équilibre déjà riche en dynamiques.
Avec About Lambada, on a voulu complexifier cette logique en mettant en présence deux trios sur scène, chacun développant sa propre manière de faire groupe. L’idée n’était pas d’aboutir à une forme homogène, mais au contraire de faire coexister plusieurs logiques collectives en parallèle.
Chaque trio part du même matériau, la Lambada, mais en explore des dimensions différentes : l’un à travers la musique, l’autre à travers le mouvement. Cela crée des écarts, des résonances, parfois des tensions, qui permettent de rendre visible la pluralité des manières de faire collectif.
Pour nous, le collectif n’est jamais une forme figée, mais un espace de recherche permanent, qui se redéfinit à chaque création.

La notion de plaisir coupable est très présente dans la Lambada. C’est une musique qui procure du plaisir, mais qui peut aussi être associée à une forme de gêne ou de distance critique. Dans la pièce, on ne cherche pas à reproduire la Lambada ni à s’approprier une culture qui n’est pas la nôtre, mais plutôt à partir de la manière dont nous l’avons reçue, à travers les médias, de manière souvent simplifiée, pour voir ce que cela produit aujourd’hui avec nos corps.
Cette question du plaisir reste centrale, notamment dans la relation au public, où quelque chose se joue autour de l’autorisation à ressentir, à reconnaître une musique familière, et éventuellement à s’y abandonner.
L’idée avec la pièce, c’était de questionner ça, comment à partir d’un symbole populaire, on peut déconstruire et rouvrir les imaginaires autour de ces clichés. On l’a choisie parce qu’elle est le reflet d’une époque, et elle nous permet de nous demander comment elle fait naître des imaginaires, ou encore d’où viennent ce genre de tubes de l’été ? Et bien sûr, ça reflète aussi les dessous de l’industrie capitaliste, avec ses héritages coloniaux.
La Lambada est une porte d’entrée très forte, parce qu’elle est immédiatement reconnaissable et qu’elle porte en elle une dimension collective.
À partir de là, notre travail consiste à construire une écriture chorégraphique exigeante, tout en maintenant une forme de proximité avec le public. Il n’y a pas de quatrième mur, mais une attention constante à la relation, à la circulation de l’énergie, sans pour autant passer par la participation directe.
Le dispositif des deux trios permet aussi de montrer différentes manières d’être ensemble, et la possibilité, à certains moments, de créer des points de rencontre. Pour nous, l’utopie se situe dans cette capacité à coexister, à faire groupe sans nécessairement être à l’unisson.
Il s’agit de rendre perceptible l’idée que des formes collectives peuvent émerger malgré les écarts, et que ces écarts font partie du commun.
Le Centre chorégraphique national représente un outil important, qui nous permet d’élargir notre pratique au-delà du cadre de la compagnie.
Il offre à la fois des moyens pour la création, du temps, de la réflexion, des ressources, mais aussi la possibilité de développer des projets en lien avec un territoire, avec des publics, et de multiplier les formes de rencontre.
Il y a un aller-retour constant entre ces expériences et notre travail artistique. Cela nourrit la création, notamment à travers des formats comme la “série populaire”, où l’on revisite des formes collectives comme le loto ou le karaoké.
Ce contexte amène aussi à interroger plus directement le rôle de la danse dans l’espace social, et les liens possibles entre création artistique et enjeux de citoyenneté.
Nous serons prochainement en région parisienne avec Karaodance le 29 mars à Maisons-Alfort, et la tournée continue également avec plusieurs pièces du répertoire, dont About Lambada, ainsi que de nouveaux projets en cours de développement.
Vous pouvez découvrir About Lambada du 1er au 4 avril à Chaillot Théâtre national de la Danse.
© Visuel Romain Etienne