Cette saison, Le Plongeoir – pôle national cirque du Mans concocte un drôle de rendez-vous mensuel avec la complicité de Jean-Sébastien et Elodie Monné de l’Auberge de Bagatelle, restaurant 1 étoile au Mans. Cela s’appelle, en toute simplicité, Le Repas, et le dernier a été concocté avec la cie Le Doux Supplice, pour le régal conjoint de nos yeux et de nos papilles…

Le Repas avec la cie Le Doux Supplice (c) Le Plongeoir PNC
Ce n’est pas la première fois que Le Plongeoir propose à son public des rendez-vous dominicaux autour d’un programme entrée-plat-dessert, mais c’est la première fois qu’il le fait sous les auspices d’une bonne étoile, celle que le Michelin a décerné à l’Auberge de Bagatelle. Il ne s’agit pas d’un format cabaret à proprement parler : même si la musique est de la partie, et qu’on déjeune sur la piste tandis que les artistes circulent entre les tables, il n’y a pas une succession de numéros pendant le repas, mais plutôt une agréable valse en deux temps entre la brigade et la troupe, l’un et l’autre se succédant sans jamais se marcher sur les pieds. Ainsi est-on pleinement au spectacle entre les plats, mais peut-on se consacrer sans mauvaise conscience à son assiette entre les numéros. Et le menu, inspiré par les intentions esthétiques de la compagnie, vaut le détour : produits nobles travaillés avec finesse, c’est un régal de savoir-faire mis en musique avec maestria pour près de 130 couverts.
On n’est pas non plus – la référence vient facilement quand il s’agit d’associer cirque et gastronomie – dans la cuisine et le spectacle expérimental de Johann Le Guillerm, qui avait réalisé un vrai tour de force avec Encatation, expérience totale autant que cérébrale. Ici, on ne part pas à l’aventure loin de tout rivage connu : la cuisine, avec ce qu’il faut d’inventivité et d’audace, est une déclinaison de produits bien reconnaissables, et la proposition circassienne, pour être unique et conçue in situ, n’en est pas moins bien identifiable. C’est très exactement la force de ce Repas : une ambiance conviviale qui ne se pare pas d’odeurs de soufre pour appâter le chaland, une cuisine pour toustes à des prix raisonnés, un cirque contemporain de qualité avec des artistes qui expérimentent avec leurs agrès et leurs matières au plus près des spectateurices.
La formule est gagnante, et la sauce prend tout à fait. Parmi le public hétéroclite assemblé là, les têtes grisonnantes se mêlent aux trentenaires qui sortent entre ami⸱es, quelques familles ont emmené leurs ados, et deux personnes sont venues fêter leur anniversaire, dont un garçon de 4 ans vite devenu la coqueluche de l’assemblée. Les artistes de la cie Le Doux Supplice trouvent là un terrain de jeu idéal pour affiner le sens du contact qui caractérise leur travail : au lieu d’aborder les estivant⸱es baguenaudant sur les places d’Avignon entre deux spectacles, scènes que l’on pouvait observer juillet passé, on les retrouve ici à circuler entre les tables, cherchant des partenaires à faire danser, enseignant un air à fredonner, distribuant les plaisanteries avec autant d’assurance qu’iels portent les assiettes jusqu’aux tables. Cette présence à la fois franche et souriante, jamais envahissante, est d’autant plus facile que la compagnie n’a besoin ni d’agrès ni d’une scène pour faire le show.
En effet, les artistes régalent ici avec des acrobaties et de la danse, parfois de l’acrodanse, quelques portés et de la voltige en tous cas, la proximité avec les spectateurices faisant toute la différence. Qui n’a pas vu une colonne à trois se former à 50 centimètres de lui⸱elle entre le plat et le dessert ne peut pas apprécier combien est électrisante la conscience que l’on a qu’en cas de pépin, on en est quitte pour recevoir un⸱e voltigeur⸱euse sur la tête. C’est sans doute cette proximité, presque cette intimité, qui fait que lorsqu’une figure loupe on sent la salle toute entière se tendre dans un même élan pour soutenir l’artiste qui renouvelle l’essai – et le réussit. Quand vient le moment du café et que les circassien⸱nes invitent les spectateurices sur la piste, le mouvement est presque unanime, et l’espace de quelques minutes le chapiteau accueille un bal improvisé.
Pas de fausse note : une démonstration simple mais convaincante qu’on peut allier l’attitude la plus accueillante et l’exigence artistique la plus pointue, marier le meilleur du cirque et le meilleur de la gastronomie, sans en faire tout un plat mais en respectant la valeur du travail de chacun⸱e. Cerise sur le gâteau, l’équipe du chapiteau, son directeur Richard en tête, fait le service pendant le Repas. De quoi voir la Cité du Cirque d’un œil complètement neuf ! Le prochain Repas aura lieu le dimanche 15 février, et la cie Le jardin des délices sera cette fois aux commandes de la partie spectacle.