C’est un spectacle de cirque qui n’a de simple que l’apparence : Flam(m)e est un seule-en-scène très contemporain mis en piste par Coline Garcia (Cie SCoM), qui mêle danse et acrobatie au sol en dialogue avec un dispositif astucieux qui construit un point de vue sur le destin de la gymnaste roumaine Nadia Comaneci. En filigrane, un parallèle entre sport et cirque, et une réflexion sur le corps de la femme et la façon dont il constitue un enjeu politique et social – et donc un lieu d’exercice du contrôle – découvert au Théâtre de l’Arsenal dans le cadre du festival Spring.
Qui se souvient de Nadia Comaneci ? Probablement, en 2026, ce nom ne parle ni aux vingtenaires ni aux trentenaires. Mais cette gymnaste roumaine, considérée comme l’une des meilleures de tous les temps, médaillée d’or olympique à Montréal en 1976 à l’âge de quatorze ans, devenue une icône malgré elle – et pas pour son bien – est un personnage qui mérite d’être découvert. En puisant son inspiration dans le réel et dans la fiction – le roman La Petite Communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon – Flam(m)e compose un portrait fascinant de cette jeune femme qui cristallise à elle seule tant d’aspects problématiques de son époque… qui subsistent pour la plupart à la nôtre. Inutile de connaître tout de l’histoire de la gymnaste ou du contexte historique pour saisir le propos, mais cela donne envie de se replonger dans quelques monographies éclairant l’histoire de la période…
Pour porter à la scène ce personnage du temps de la guerre froide et déplier une partie du mythe, Coline Garcia s’appuie sur une unique interprète, qui n’incarne pas tout à fait Nadia Comaneci mais qui parle tout de même en partie pour elle, dans un rapport semi-distancié au personnage qui facilite l’analyse, en même temps que des temps de plongée permettent de se raccorder à ses émotions. Clémence de Felice commence en dansant, mais elle mobilise également ses compétences proprement circassiennes dans des acrobaties au sol qui ne sont pas sans rapport avec la discipline sportive de la gymnastique. Elle porte le texte avec beaucoup de justesse et de précision, avec juste ce qu’il faut de fragilité pour convoquer la petite fille, suffisamment de rage pour faire sentir le poids énorme de la cage qui enferme et écrase la jeune femme. Peut-être un peu crispée au début du spectacle, l’interprète rend sensible toute la complexité de son personnage quand elle prend finalement de l’assurance, et finit sur une émotion très communicative.
À mesure que le spectacle avance, la danse se fait plus affirmée, plus tranchante. La maturation émotionnelle de Nadia Comaneci qui prend de l’âge se ressent dans les paroles mais également dans le mouvement. Par touches, Coline Garcia introduit le riche sous-texte que cette histoire permet de mettre en lumière. Au-delà de la dictature épouvantable de Nicolae Ceaușescu, l’une des pires dans le bloc de l’Est, avec sa police politique et son économie déficiente – « Sous Ceaușescu, la Roumanie était devenue le pays le plus sous-alimenté d’Europe », nous rappelle le spectacle – Flam(m)e s’intéresse à la façon dont une jeune femme – ou le corps d’une jeune femme – peut devenir un enjeu politique et médiatique. Ce serait une erreur de penser que la critique ici faite se cantonne au totalitarisme soviétique et à une époque révolue : l’héroïne socialiste, instrumentalisée par l’État, érigée en exemple et en atout diplomatique, est tout autant absorbée par la machine médiatique occidentale, qui extrait toute la valeur ajoutée de cette enfant prodige.
Jugée lors des compétitions, jugée par le public, utilisée par les autorités et par les médias, la jeune femme subit un contrôle qui va bien au-delà de celui qui pèse sur ses compatriotes. L’enfant n’a pas le droit de grandir, pas le droit de prendre du poids, pas le droit d’épouser son devenir-femme : « T’es qu’une grosse vache ! », vocifère son entraîneur Béla Károlyi. Son corps ne lui appartient pas plus que son image, et le spectacle fait ressentir intensément la violence des injonctions qui pèsent sur elle. En même temps, on sent qu’il y a un réseau nébuleux de désirs malsains qui prennent naissance, là aussi, autour du corps de Nadia, du corps féminin, y compris de celui d’une jeune enfant. Rien d’explicite, mais un net malaise s’installe. Non, définitivement, notre regard d’Occidentaux·ales n’est aucunement moins coupable que le traitement déshumanisant infligé par la dictature roumaine : entre Nadia Comaneci et Britney Spears, il n’y a guère qu’un écart de temps et d’espace géographique, les mécanismes sont les mêmes.
Pour mieux brouiller la frontière entre spectacle et fiction, Coline Garcia utilise des images d’archive qu’elle diffuse sur trois écrans cathodiques posés à l’extrémité de l’espace de jeu, qui a la forme d’un rectangle allongé. Les spectateurices étant placé·es de part et d’autre de cette piste de gymnastique miniature, les téléviseurs sont disposés en arc de cercle, de façon à être visibles de tous·tes, même si on doit avouer que du fait de leur petite diagonale et de leur placement au sol, même le public du deuxième rang a parfois du mal à bien voir les images. Extraits de JT ou de retransmissions de compétitions sportives se mêlent à de rares images prises à l’Est du Rideau de fer, pour donner un peu de contexte au récit. Flam(m)e a l’intelligence de ne pas tenter de tout expliquer – tâche au demeurant impossible ! – et de ne pas verser dans un exposé didactique, tout en donnant suffisamment de clés pour que l’essentiel des enjeux restent lisibles. Quelques prises de parole filmées de Nadia Comaneci sont autant d’occasions pour Clémence de Felice de placer sa voix sur celle de la gymnaste, entretenant une confusion personnage – interprète qui fait partie des moteurs du spectacle.
Cette confusion Nadia – Clémence est comme la métonymie d’un autre rapprochement, qui sous-tend clairement Flam(m)e : la confrontation entre cirque et sport, sous la forme de la gymnastique acrobatique. Comme le rappelle la note d’intention, les points de contact entre cirque professionnel et sport de compétition sont nombreux, voire évidents. Mais l’évolution des arts du cirque les ont détachés de la pure performance, de la prouesse physique, pour faire place à une autre dramaturgie du corps et de l’effort. Là où Nadia est alternativement athlète ou sujet capable de prendre la parole, jamais les deux en même temps, Clémence de Felice récite une partie de son texte alors que son corps est en action : son art est un art complet, multidimensionnel, qui ne repose pas que sur le corps et le mouvement mais également sur les signes textuels et plastiques. En suggérant ces différences, Coline Garcia met en évidence combien son art s’est enrichi de ces éléments supplémentaires.
Flam(m)e est un spectacle jeune mais bien pensé, aussi riche en sens qu’en émotion. Mise en scène fine et interprétation de qualité au service d’une histoire captivante : que des bonnes raisons d’aller le découvrir.
Visuel : ©Brunehilde Sanson-Lemagnen