Le Deutsche Oper de Berlin présentait Violanta, le premier court opéra de Korngold, un petit chef d’œuvre, sorte de concentré du talent du compositeur autrichien qui se déploiera dans ses œuvres postérieures telles Die Tote Stadt ou Das Wunder der Heliane. Une jolie découverte qui confirme le génie précoce de Korngold.
On ne présente plus le compositeur allemand Erich Wolfgang Korngold, dont nous avons rappelé l’histoire et le talent à propos de la récente création française de Das Wunder der Heliane à l’Opéra du Rhin.
Violanta a été composé beaucoup plus tôt par un Korngold de 18 ans, qui confirmait alors dans les milieux artistiques, sa réputation de génie musical précoce.
Dans ce court opus de 45 minutes, on retrouve en effet nombre d’ingrédients qui feront le succès de Die Tote Stadt, son premier « grand » opéra.
Violanta a été créée en mars 1916 à l’Hoftheater de Munich. Si l’œuvre a connu quelques réalisations du vivant de Korngold, pour l’essentiel elle est demeurée rare même à partir des années 2000, quand nombre de compositeurs victimes comme Korngold des redoutables interdictions nazies du « entartete Kunst » (art dégénéré) ont retrouvé les scènes.

Dans foulée du travail remarquable de réhabilitations des œuvres oubliées du début du 20ème siècle, le Deutsche Oper de Berlin se devait de faire entrer aussi à son répertoire ce court ouvrage, véritable petit joyau musical.
Ce fut chose faite le 25 janvier dernier.
Trop courte pour être présentée seule, Violanta avait été créée sous la direction de Bruno Walter, avec Der Ring des Polykrates, autre courte pièce lyrique d’un très très jeune Korngold (il avait 13 ans !).
Berlin a fait un autre choix pour sa Première de Violanta : demander un filage au metteur en scène avec deux œuvres sans rapport apparent si ce n’est, pour la première, la proximité de l’époque où Korngold situe son histoire (Quinzième siècle à Venise), pour la deuxième des similitudes (discutables) dans le style musical.
La soirée commence donc, dans les décors de Violanta avec la présence des personnages principaux, par une sérénade au luth seul, « A Fancy P5 » de John Dowland [1563 – 1626] suivi du Prélude extrait des « Drei Orchesterstücken op. 6 », d’Alban Berg [1885 – 1935].

Sans transition, la musique de Korngold enchaine et l’on est aussitôt impressionné par la maturité d’une composition déjà très riche de tous les points de vue.
Le jeune compositeur autrichien s’appuie en effet sur une palette orchestrale remarquable par sa variété, autant dans ses quelques dissonances que dans ses nombreuses mélodies entremêlées, expressives, entrainantes voire excitantes.
Il sait déjà construire un fil dramatique continu qui va crescendo en s’appuyant sur un livret de l’écrivain autrichien Hans Müller-Einigen -auteur également du texte de Das Wunder der Heliane. Korngold est un fort symbole de son époque dès sa prime jeunesse : il traduit magnifiquement les oscillations de l’intelligentsia viennoise, entre fascination pour l’Apocalypse, amour de l’Art nouveau et intérêt pour la pensée de Freud et la psychanalyse, atmosphère si bien traduite par Stephan Zweig dans « Le monde d’hier ».
Violanta raconte l’histoire d’une vengeance qui tourne mal. La jeune épouse du Simone Trovai, commandant militaire de la république de Venise, ne se remet pas de la mort de sa sœur Nerina, qui s’est suicidée après avoir été séduite par le Prince de Naples, Alfonso. Mais elle va tomber amoureuse à son tour du bel Alfonso et il va être le prétexte de sa propre introversion sur son passé et ses passions.
Malgré l’incontestable plaisir que nous avons pris à découvrir cet inédit, force est de constater que la soirée aurait pu s’agencer différemment et peut-être avec plus de pertinence.

La deuxième déception vient de la mise en scène de David Hermann, qui ne rend pas vraiment justice à la vivacité et à l’inventivité de cette belle introduction à l’art lyrique selon Korngold.
Elle reflète en effet fort mal cette « ambiance » de la pensée viennoise d’alors et sa fascination pour les complexes relations d’une femme avec les hommes dans la Venise la plus romantique, celle du carnaval au seizième siècle.
On ne retrouve rien de ce mélange vénéneux et explosif dans ce décor omniprésent de Jo Schramm, formé d’un énorme disque qui s’élève et dévoile un mécanisme d’une gigantesque vis en train de se dévisser, comme une sorte de tire-bouchon géant, ménageant des cloisons que Violanta devra franchir comme autant de cases d’un parcours intérieur initiatique.
On peut sortir toute œuvre de son contexte précis si l’on est capable d’en proposer un autre qui n’oblitère pas sa valorisation et donne à voir une autre lecture au deuxième ou troisième degré.

Mais, outre le fait qu’il ne faut pas perdre en route le spectateur qui par définition n’a jamais vu Violanta, il est nécessaire que l’approche proposée apporte un véritable « plus » fourni par le recul historique dont nous disposons.
Or ce n’est pas le cas, les costumes de Sybille Wallum ne sont pas très réussis et sans rapport avec l’histoire, les figurants déguisés en sortes de Vénus callipyges, n’évoquent en rien le fameux carnaval de Venise, les fantômes de la sœur assassinée de Violanta démultiplient les silhouettes dont le sens est difficile à décrypter, Alonso ne ressemble en rien au séduisant Prince de Naples mais plutôt au psychanalyste de Violanta lui faisant parcourir les différents niveaux de sa névrose.
Les chanteurs, sans véritable cadre pour assurer une bonne acoustique, ont du mal à passer le mur de la musique qui se déchaine en fosse.
Car dans Korngold (comme dans Schreker ou Strauss), il ne suffit pas de se faire entendre, il faut y arriver sans forcer la voix, sinon cette dernière perd de ses qualités notamment dans les aigus qui deviennent alors souvent criards et stridents. Il faut également que la voix se mêle au torrent musical de la fosse, il faut littéralement s’y baigner et disposer pour cela d’une richesse en harmonies qui dépasse largement le niveau habituel d’un ténor ou d’une soprano lyrique.
De ce point de vue le plateau vocal de cette Violanta n’a pas tout à fait les mêmes qualités que celui de la veille pour le « Chercheur de trésors » de Schreker.
Le baryton islandais Ólafur Sigurdarson est celui qui tire le mieux son épingle du jeu de tous les points de vue. Il incarne un Simone crédible et bien chantant, totalement immergé dans l’univers sonore de Korngold, avec une voix puissante et très bien timbrée.
Le ténor Mihails Culpajevs possède lui aussi une incontestable chaleur vocale et un beau timbre mais il ne parvient pas à éviter de le forcer systématiquement dans les aigus, créant un sentiment de malaise où un Faust se serait égaré dans Korngold. La mise en scène qui en fait un individu replié sur lui-même, chauve, doté de lunettes et le nez penché sur son carnet, ne l’aide pas à incarner le prince séducteur, ce qu’il semble vouloir corriger en accentuant son côté ténor de charme mais la partition ne s’y prête pas.
Le rôle principal de Violanta est tenu par la soprano américaine Laura Wilde qui ne manque pas de qualités elle non plus, mais ne possède pas les moyens vocaux techniques pour venir à bout d’un rôle très tendu musicalement et qui la voit à plusieurs reprises en difficultés pour éviter que son timbre ne prenne un caractère trop criard.

Le reste du plateau, généralement les membres de l’Ensemble, est de bonne tenue, notamment Hye-Young Moon (voix) et Lilit Davtyan (scène) qui se partagent le rôle de Bice, la femme de chambre de Violanta, cette dernière étant trop souffrante pour chanter, Stephanie Wake-Edwards qui brosse un joli portrait de Barbara, la nourrice de Violanta, de sa belle voix de contralto, tout comme les ténors Kangyoon Shine Lee dans celui de Giovanni Bracca, le peintre et Andrei Danilov en Mattéo.
On regrettera également que le choix des décors et de la scénographie, renvoie les chœurs hors de la scène ce qui atténue leur impact alors que Korngold leur a offert de très beaux passages à plusieurs reprises.
A la tête de l’orchestre de l’opéra de Berlin, Donald Runnicles fait figure de vétéran toujours audacieux en s’attaquant résolument à une partition inédite pour laquelle il prend soin, autant que faire se peut, de faire respecter l’équilibre difficile entre la fosse et la scène. Directeur musical du Deutsche Oper depuis 2009, il entame sa dernière année en commençant par cette partition inédite à qui il redonne jeunesse et vie avec talent.
NB : Il est intéressant de constater qu’aux mêmes dates (12 et 14 février 2026) Milan créait la Première version sur scène d’un très court opéra du jeune Umberto Giordano, Marina, qui date de 1889 et que le futur compositeur vériste de Andrea Chenier, Sibéria ou Fedora, avait écrit pour un concours qui valorisait le renouveau de l’opéra. Le public a manifestement beaucoup apprécié cette découverte…qui aurait pu finalement s’accoupler avec le Violanta du jeune Korngold pour une soirée commune !
Violanta, Korngold au Deutsche Oper de Berlin
Séance du 13 février 2026
Visuels : ©Markus Lieberenz