Avec Baby-Horn, présenté pour la première fois aux Printemps de Sévelin, Bryana Fritz et Thibault Lac poursuivent leur collaboration artistique, commencé avec Knight-Night. Dans un langage chorégraphique mêlant contemporain et références médiévales, les danseur.euses proposent une forme de restauration de la tapisserie de La Dame à la Licorne, qu’iels réinvestissent avec dynamisme, sensibilité et respect pour la faire vivre, prendre corps et la questionner avec le public.
Un t-shirt à l’effigie de Madonna. Des queues de licornes. Des réglages techniques de dernière minute. Et des baskets roses pointues. Le ton est donné pour Baby-Horn. Dès les premiers instants, lorsque l’assemblée, installée de part et d’autre de la scène, se tait, un désordre organisé, tonitruant et virevoltant prend possession du plateau.
Les spectateur.ices sont éparpillé.es de manière quadrifronfale, comme pour faire partie du récit : le protéger, tout en l’observant, le désirant. Cette histoire se réinvente, se module et se bouscule. De la tapisserie La Dame à la Licorne, tant de fois dépossédée de sa joie, de sa douceur et de son amitié, nous connaissons les couleurs et le récit, mais aussi les sous-textes de possession et de chasse.
Baby-Horn, petite sœur d’une création à venir, Lick-Horn, réinvestit des liens d’adelphité et de protection qui unissent la licorne et la dame. Dans une narration tripartite – la belle, la branle et la balade – Bryana Fritz et Thibault Lac nous transportent au sein de cette tapisserie qu’iels matérialisent, réinventent et interrogent avec nous, devant nous.
La dramaturgie et la mise en scène se révèlent minutieuses derrière une apparence de chaos. L’identité du spectacle s’affirme par sa mobilité et son caractère brut. Des arbustes disposés derrière les sièges décorent le plateau. Au centre, quatre projecteurs mobiles structurent l’espace et les jeux de lumières. Les tenues sont contemporaines – signées Ottolinger -, et se changent à vue, sur le plateau, faisant surgir paillettes et jeans déchirés.
Tout apparaît à nu, presque viscéral, dans cette proposition artistique. La bande-son mêle des voix enregistrées soulignant l’obsession patriarcale de la possession et de la virginité autour de la tapisserie et de ses deux protagonistes, tout en proposant des musiques contemporaines et des chants en direct, à capella.
Le juste mélange d’éléments médiévaux détournés – trompettes médiévales, poses corporelles proches du pictural, chorégraphies rappelant des danses courtoises. Ces références deviennent les pendants des tenues contemporaines et des duo dansés avec énergie, empreints de pop culture.
Lorsque les deux danseureuses semblent brouillon.nes, iels s’évitent avec grâce avant d’enchaîner un duo énergique et millimétré. Pointes, arabesques, pirouettes. Des réminiscences de danses classiques se font ressentir dans leurs lignes de bras et de jambes qui s’étirent de manière courtoise et classique, tout en étant immédiatement inverties par les décors et le propos.
Ce mélange de répertoires et de références donne toute sa force à cette forme de restauration de la tapisserie. Car c’est bien de restauration qu’il s’agit. Réinvestir cette histoire, ces personnages de douceur, d’amitié et de respect. Le duo bien vivant qui habite la scène le fait à merveille, et rend hommage à ces mythes et leurs personnages. Tantôt en solo, tantôt en duo, les chorégraphies sont puissantes et touchantes.
On garde en mémoire – et dans nos sens – une danse fleurie. Des bouquets à la main, la danse est ancrée au sol et occupe tout l’espace et l’énergie de la salle. Hypnotisé.es par leurs rebonds à genoux, leurs bras qui giflent leurs cuisses de ces fleurs qui s’éparpillent, on ne sait ce qu’il se passe, mais, au cœur de cette bande-son créée par Alan Schelbert, et des odeurs qui semblent s’échapper de ces fleurs déchiquetées, tout nous emporte. La performance s’achève par l’approche de la danseuse, désormais vêtue de couleurs écrues, posant sa tête sur les genoux d’une spectatrice, lui soufflant que c’est la fin.
Cette mobilité technique nous transporte au cœur de la tapisserie tout en révélant ce qu’elle raconte vraiment : l’histoire d’un être que l’on tente sans cesse de capturer. La licorne, figure fuyante et immatérielle, devient le miroir d’une autre obsession médiévale : celle de la pureté féminine que l’on veut préserver, surveiller, posséder. En redonnant mouvement à ces figures figées, Baby-Horn laisse au contraire la licorne — et la femme — redevenir insaisissables.
visuel : ©Musée de Cluny
Les Printemps de Sevelin, du 5 au 22 mars. Billetterie en ligne.