Pauline Viardot avait écrit et composé en 1904, ce petit opéra de salon accompagné par un piano. David Lescot l’a judicieusement et malicieusement adapté pour en faire un délicieux conte moderne, enlevé, jubilatoire, exécuté par la Co[opéra]tive dans un arrangement musical pour orchestre de chambre signé Jérémie Arcache. Une formidable équipe de chanteurs nous fait passer du rire à l’émotion sans temps mort.
On ne le dira jamais assez, le petit théâtre de l’Athénée est le siège de découvertes savoureuses, par dizaines chaque saison, toutes plus étonnantes les unes que les autres, et toujours fort bien réalisées.
Cette fois, avec le dépoussiérage réussi d’un opéra du tout début du vingtième siècle, basé sur le thème très connu du conte de Perrault, Cendrillon, l’Athénée nous propose pour 8 séances, une délicieuse friandise. La réalisation allie les belles mélodies de l’œuvre originale de Pauline Viardot, avec des dialogues cousus main, réalistes, poétiques et humoristiques, nous réservant quelques moments qui frisent le grand-guignol sans jamais tomber dans la vulgarité et une belle soirée de divertissement lyrique de grande qualité.
On avait gardé le souvenir d’un opéra aux belles lignes de chant, celles qui font la réputation de Viardot comme mélodiste mais à l’ensemble un peu académique, lorsque l’Opéra-Comique avait produit cette Cendrillon en 2013.
Rappelons que Pauline Viardot était une cantatrice et une pianiste réputée qui composait à l’occasion, muse et amie de Tourgueniev, Sand, Chopin ou Liszt, elle accueillait dans son célèbre salon les artistes de son temps et avait composé ce Cendrillon pour ses élèves.
Outre l’intérêt de valoriser ces partitions précieuses composées par des femmes et à ce titre, souvent négligées durant des décennies, la représentation de cette Cendrillon permet de revisiter certains éclairages du conte, sans en gommer les aspects cruels, mais en ajoutant un contexte social et familial modernisé – famille recomposée, passé douteux des riches de ce monde- sans perdre de vue le charme de la magie qui parle aux enfants – le rat devenu mi-cheval, mi-cocher, la citrouille en carrosse rustique.

La scénographie d’Alwyne de Dardel et Sasha Walter, offre de beaux décors simples et fonctionnels, illustrant les deux lieux essentiels de l’histoire, la demeure de la famille de Cendrillon, et la salle de bal du Prince. Les costumes de Mariane Delayre allient sobriété des représentations des différents personnages et fantaisie qui les relie à l’univers des contes, ajoutant de ci de là des détails plus contemporains, en phase avec l’esprit de l’adaptation proposée.
C’est Pauline Viardot elle-même qui avait fourni au baron un passé de marchand de légumes (ici d’épicier) malhonnête ayant fait de la prison et l’un des tableaux s’ouvre sur un film en noir et blanc, le représentant dans ses péripéties du passé, tandis qu’il avoue son histoire dans un air très enlevé.
L’orchestre un peu étoffé, violoncelle, clarinette, percussions et piano, n’est pas en fosse mais sur la scène, d’abord visible au travers des tableaux majestueux qui ornent le mur du fond du salon des Pictordu, puis carrément au haut du majestueux escalier du château du Prince, lors du fameux bal, en formation rock échevelé où la batterie et les instruments, prennent la place d’un accompagnement plus romantique réservé aux parties 1 et 3.
Bianca Chillemi, au piano, dirige les instrumentistes et leur complicité avec les chanteurs dont ils partagent la scène comme l’Athénée aime à le faire, fait merveille tout au long de la soirée.

La distribution est brillante et nous réserve quelques très beaux numéros d’acteurs-chanteurs, notamment la fameuse Stripsody de Cathy Berberian, insérée dans la partition en guise de « chanson » exécutée par Cendrillon au bal, qui, à elle seule, vaudrait le déplacement tant elle est drôle, originale, magnifiquement interprétée par Apolline Raï-Westphal. La soprano Cathy Berberian, femme du compositeur Louis Berio, en avait fait l’une de ses grandes signatures comiques dans les années 60-70 et ce clin d’œil qui transforme la servante en reine de la scène avant de devenir princesse (enfin, d’accepter que le prince devienne son prince), fait sens dans cette modernisation audacieuse du conte. Pauline Viardot avait prévu ce récital au cours du bal mais il devait être assurée par la Fée tout en pouvant comprendre des airs extérieurs à sa propre composition.
Apolline Raï-Westphal mène d’ailleurs le bal dès les premières mesures, puisqu’elle frotte énergiquement les parquets tout en réfléchissant tout haut à sa condition et en rêvant d’un prince. Elle allie un timbre très beau et très juvénile avec une agilité vocale, et un sens des dialogues parlés, qui font merveille pour camper cette jeune fille injustement humiliée qui prendra sa (douce) revanche. Ses duos avec son père, le prince sous ses divers déguisements, ses demi-sœurs, et la fée sa tante et marraine sont autant de moments forts de la soirée où son talent fait merveille.
Le Prince charmant du jeune ténor malgache Tsanta Ratia est une belle surprise tant il allie la jeunesse, la fougue, le romantisme, dans une très belle incarnation vocale et scénique qui évoque d’ailleurs les prouesses de son compatriote Sahy Ratia.
Les deux sœurs, contrastant systématiquement par leurs tenues, rouge pour l’une et verte pour l’autre, forment un duo de choc, drôle et bien chanté, avec la Maguelonne de Clarisse Dalles et l’Armelinde de Romie Estèves. Leurs airs tirés de Don Giovanni, ne sont qu’esquissés lors de la séance de chant du bal, mais le pastiche est de grande qualité.

Le Baron de Pictordu d’Olivier Naveau, au chant un peu plus débraillé à l’image du personnage, offre une incarnation très réaliste de ce nouveau riche, cachant son passé douteux.
On a beaucoup aimé les deux apparitions de la Fée de Lila Dufy, déchainée, excessive, passionnée, qui donne du mordant au rôle et dont la voix puissante domine le plateau. Elle avait été une Dircé remarquée dans Médée à l’Opéra-Comique l’an dernier.
Le ténor Enguerrand de Hys campe un Comte Barigoule aux multiples facettes, faux Prince, faux chambellan, faux jeton, en contraste total avec la douceur romantique de son maitre.
La tournée de la Co[opéra]tive a commencé dès octobre dernier dans différents théâtres du territoire. L’équipe au grand complet assure cette halte bienvenue à Paris (à ne pas rater !) du 12 au 22 mars, avant de poursuivre son chemin jusqu’au 2 avril.

Athénée, théâtre Louis-Jouvet, réservations ici
Production la co[opéra]tive : Les 2 Scènes, Scène nationale de Besançon ; Théâtre Impérial – Opéra de Compiègne ; Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper ; Opéra de Rennes ; Théâtre-Sénart, Scène Nationale ; Atelier Lyrique de Tourcoing.
Coproduction Angers Nantes Opéra ; Le Bateau Feu, Scène Nationale de Dunkerque ; Festival de Saint-Céré.
Visuels
Scène : ©Christophe Raynaud de Lage
Saluts, séance du 12 mars : © Hélène Adam