Le Festival Parallèle change de direction. Pas d’orientation de fond : on y cultive l’émergence artistique comme un champ de pratiques partagées. En découlent des choix esthétiques où les corps de la danse et de la performance s’assument en sujets éminemment
On est critique de danse/performance. On est festivalier. On est de passage ; visiteur à Marseille. Et là : paf ! On se fait héler dans la rue. C’est Eric Minh Cuong Castaing. Un artiste tout en délicate retenue. On papote, on échange ; notamment sur les raisons qui l’ont convaincu de s’installer dans la Cité phocéenne. Ce qu’il résume : « Ici, on se sent dans le feu du monde ». Quelle expression ! Feu d’une cité méditerranéenne rugueuse, ouverte, toute d’ébullition. En effet, au fil de trois journées passées en immersion dans le Festival Parallèle, on a éprouvé une incandescence du feu du monde.
On vient de dire « immersion » dans le Festival Parallèle ; plutôt qu’« observation » du Festival Parallèle ». C’est exprès. Sa nouvelle directrice, Anne Kerzhero l’exprime à sa façon : « Il ne s’agit pas d’un festival de mise en vitrine ». Alors quoi d’autre ? Un festival de croisements, de partages, de collaborations. On ne pourra pas tout décrire. Mais dans la foulée des actions pensées par Lou Colombani, prédécesseure d’Anne Kerzhero, des programmes se poursuivent, qui permettent l’accueil et l’accompagnement en profondeur de jeunes chorégraphes du sud. Aussi bien le sud méridional de l’Hexagone – c’est un ancrage dans l’environnement – que le sud de la Méditerranée. C’est tout Marseille. Son extrême actualité en circulations.
Au festival, hors scène on évolue parmi des œuvres d’artistes visuel.les récemment issu.es des formations. Et on apprécie que le choix des spectacles ait été partagé de façon collective avec un trio de curatrices, trois femmes juste autour de la trentaine, engagées dans une formation en commun. Très sensibles aux identités diasporiques, trajectoires d’artistes racisés, peu ou in-visibilisés. Questions de genre aussi. Et d’esthétiques peu validées par les institutions officielles de la Culture.
Ces trois professionnelles en devenir trouvent les accents d’un manifeste, en posant la question « Que peut la création artistique ? » quand partout « les fascismes néo-libéraux » tendent à « affaiblir les voix et les corps dissidents ». Réponse : « contribuer à la construction d’un récit polyphonique commun ». Cela à travers une programmation qui « tente d’esquiver un héritage monolithique pour s’aventurer dans ses zones grises, ses dettes silencieuses, ses oublis organisés ».
Anne Kerzhero souligne que les dix-huit entités marseillaises partenaires du festival, loin de n’être que d’aimables prêteuses de salles, « s’impliquent pleinement dans une conception collaborative, d’un festival d’expérimentations en actes ». C’est ce qui fait s’égrener des rencontres, des formations en cours, dans un QG ouvert à la population. C’est ce qui met un Musée d’art contemporain en effervescence, toute une journée visant à « politiser l’enfance » (les rapports adultes-enfants sont faits eux aussi de domination). De quoi déménager, au final, dans la performance participative Nuages Clouds Nuvens, échevelée. L’option queer y tourne à une joyeuse affaire de familles en mouvement.
Serait-ce à dire que le Festival Parallèle n’aurait de boussole que socio-politique ? Qu’il dévaluerait l’acuité de la recherche esthétique ? C’est tout l’inverse. Impossible de relater ici la diversité tumultueuse des formes scéniques qui y cohabitent, certes affranchies de l’habituelle obsession d’en hiérarchiser les valeurs, d’en consacrer et figer les centralités et les périphéries.
Disons-le plus clairement. Au cours de ce premier week-end de Festival Parallèle, on a découvert deux pièces dont on est sûr de l’importance capitale, de la singularité saillante, justement parce qu’elles se saisissent, à même les corps, d’une puissance d’invention du monde. Deux solis. Et des mondes entiers en résonance. D’abord, en ouverture, éclatante, du festival, le franco-haïtien Mackenzy Bergile, dans sa pièce : Autothérapie : Unbolting Colonail Statues from Our Conciousness. Aussi bien, on retiendra la phrase « What I am is never just me », « Ce que je suis ne se résume jamais à moi-même ».
Cette phrase est projetée sur le mur de fond d’une scénographie furieusement intelligente, qui parvient à insérer un cube blanc, propre aux arts visuels, doucement lumineux, dans la boîte noire de la cage scénique. Où l’artiste inscrit les actes de son exposition vivante. Le jeune homme est grâcile, dans un subtil flottement de genre (juste une question de coiffure, ou d’inflexion de démarche). Or en sa compagnie, on accomplit un parcours constamment instable, propre à la poésie de son île, qu’il fait entendre irradiante, déjouant toute linéarité narrative.
D’où une dramaturgie d’éclats brefs, de scansions, d’humeurs et de suspensions, chuchotant au regard toute une mosaïque de contes, de souvenirs personnels, de rêves, de purs documents sociaux, ou de grands moments historiques. Loin de s’y sentir égaré, le spectateur, la spectatrice, y sont tenus en haleine, de souffles en écueils, de dérives en éveils, toujours relancés, tout en durée. En découle une tension émotionnelle, finement étourdissante, qui peuple un monde en puissance. Au final, on a rarement connu des applaudissements aussi interminables côté salle, refusant de cesser, comme pour mieux se persuader d’avoir effectué une traversée d’absolue rareté, et immense transport.
On aura ressenti autant d’intensité, en se projetant cette fois dans Mother Tongue, de Lucía García Pullès, artiste argentine installée en France. Elle aussi en solo, elle intrigue d’abord par la vigueur incisive de sa présence scénique. Notamment sa tenue vestimentaire, gainée de rouge et noir rutilants, au fort impact suggestif. Elle déploie une danse de replis et déplis, de vrilles et grandes boucles de membres segmentés autour d’un axe très ferme en tension.
L’éclat de son image ne va pas sans érotisation ; mais alors tout à fait singulière. Lucía García Pullès investit cette dimension sans réserve, mais la détourne de ses attendus conventionnels. On n’y ressent rien d’une sexualisation, ce corps construit toute sa puissance comme en s’affranchissant des emprises du male gaze, aussi bien que d’une hypothèse lesbienne. Tout se joue ailleurs. Comment cela ? L’artiste déploie un travail vocal impressionnant, de râles, de souffles, de grondements, qui entre en résonance avec les puissances sonores, très travaillées, de la scène toute entière. Si bien qu’on est ici dans l’invention d’un langage qui vibre à la hauteur d’un monde à défier. C’en est frémissant, comme d’une nouvelle féminité triomphante.
Le Festival Parallèle se poursuit jusqu’au 7 février 2026. Retrouvez le programme complet sur festival16.plateformeparallele.com
Visuel :© Mother Tongue de Lucía García Pullés