Avec ce nouveau film, adapté d’un scénario du regretté Hark Bohm, Fatih Akin surprend agréablement. Après un dernier film plutôt moyen, Rheingold (2022), le réalisateur allemand revient avec un sublime conte qui prend place au moment de la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Derrière Une enfance allemande, déjà, il y a un hommage : celui de Fatih Akin pour son ami et mentor, Hark Bohm. Ce dernier s’est éteint le 14 novembre 2025 à Hambourg, quelques jours seulement après la sortie allemande du film. C’était lui qui devait réaliser cette œuvre mais, trop diminué physiquement, l’acteur, réalisateur et producteur allemand, qui a grandi sur l’île d’Amrum, a dû céder sa place derrière la caméra. Après avoir écrit le livre éponyme et le scénario, c’est bien naturellement qu’il a confié la réalisation de ce film à Fatih Akin, avec qui il a déjà collaboré à de nombreuses reprises. Hark Bohm a, par exemple, aidé Fatih Akin pour le scénario de Tschick et de In the fade. Les deux natifs de Hambourg se connaissent effectivement de longues dates, ce qui a laissé toute l’amplitude à Fatih Akin pour faire ce petit bijou, riche et fort comme un courant de la mer du Nord.
L’histoire est assez simple : loin du tumulte de la Seconde Guerre mondiale, Nanning est un garçon de douze ans qui vit depuis peu de temps sur l’une des îles frisonnes, située au nord de l’Allemagne. Avant la guerre, il habitait à Hambourg. Nanning lui-même est le fils d’un haut dignitaire du Parti national-socialiste et sa famille est originaire d’Amrum, où il semble faire bon vivre. Néanmoins, le vent de quelques rumeurs semble parvenir jusqu’ici avec les drapeaux nazis, les restrictions et les déportés : la réalité de la guerre s’immisce jusque là et façonne la vie de la petite île. Incarné à l’écran par Jasper Billerbeck, Nanning, ce jeune garçon solitaire et réservé est l’homme de la maison malgré lui. Alors, ils se lancent dans une aventure folle dans ce contexte : obtenir du pain blanc, du beurre et un peu de miel pour sa mère. Quelques mauvaises langues diront qu’il n’y a pas de quoi être ébahi, mais, que diable, à chacun son Everest. N’est-il pas au moins un homme au monde qui, un jour, s’est enorgueilli de pouvoir simplement se lever de son lit ?
Dans le scénario initial, cette histoire devait être un simple épisode. Elle en est devenue la trame principale. Fatih Akin saisit, grâce à elle, la possibilité de saisir l’ordinaire dans son plus simple appareil. Il confie même avoir pensé au Voleur de bicyclette et à Sciuscià de Vittorio De Sica en lisant cette partie et, plus tard, s’être inspiré de la sobriété de son intrigue pour construire la sienne. Peut-être, aussi, faut-il voir ici un petit clin d’œil : c’est à bicyclette que Nanning se promène sur son bout de terre. Mais à mesure qu’il avance dans sa quête, les Iliens du coin le rejettent. À l’instar de beaucoup d’Allemands de leur temps, ils sont exaspérés par la guerre, que l’enfant incarne malgré lui, et le personnage joué par Diane Kruger, Teresa, incarne très justement ce vent de colère qui bouillonne en chacun d’eux.
Nanning roule le long des chemins, et son aventure prend petit à petit les contours d’un conte. Les scènes d’intérieur ont été tournées en studio à Hambourg, tandis que toutes les scènes en extérieur avec la nature ont été filmées sur l’île d’Amrum, en mai 2024. Mais comme les villages d’Amrum n’ont plus leur apparence d’antan, il a fallu trouver un autre lieu pour les scènes avec la maison et la communauté. Ils l’ont trouvé au Danemark, juste de l’autre côté de la frontière, et le résultat est tout simplement resplendissant. Les tableaux se succèdent le plus naturellement du monde et le paysage prend souvent le pas sur le reste. Dans ce plat pays, Nanning nous fait parfois l’effet de rouler sur une ligne d’horizon. Le long des landes et des dunettes, le jeune enfant pédale au gré de ces petites histoires : il fait du troc, chasse un lapin ou traverse un chenal de marée en crue. Tout ça, c’est beaucoup de choses pour un gamin.
Ce film d’apprentissage, présenté en avant-première au Festival de Cannes 2025 dans la section Cannes Première, est une vraie réussite. Subtil et nuancé, il touche à des thèmes universels comme l’enfance, la guerre et les préjugés avec beaucoup de justesse. Il ne tombe pas un seul instant dans le piège du pathétique, ce qui est un petit exploit tant le sujet s’y prête. À la place, il offre l’empathie. En quelques mots comme en cent, Une enfance allemande est un film a ne pas manquer.Le dernier plan du film montre Hark Bohm regardant l’horizon depuis l’une des plages de l’ile d’Amrum, lui qui y a grandi. C’est touchant. Fatih Akin, en tout cas, peut se vanter de lui avoir rendu un bel hommage.
Au cinéma le 24 décembre, 1h30, de Fatih Akin.
Avec Jasper Billerbeck, Laura Tonke, Diane Kruger.
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