Avec le spectacle n degrés de liberté, In Itinere Collectif signe une très belle pièce de théâtre physique, qui plante ses tréteaux aussi bien dans les salles – telle celle du Théâtre Victor Hugo, où il figurait à l’affiche du festival Avis de Temps Fort – que dans la rue. Mise en scène Thylda Barès, elle s’appuie sur des épisodes fictionnalisés de la Commune de Paris pour faire habilement écho aux luttes contemporaines.
Au théâtre, il n’y a pas que le texte qui compte. Entre autres éléments nécessairement présents et potentiellement signifiants, il y a le corps, et son utilisation en scène n’a aucun secret pour les comédien⸱nes formé⸱es à l’école Jacques Lecocq. C’est le cas de Thylda Barès, et c’est également le cas de ses camarades de In Itinere Collectif, qui rassemble plusieurs dizaines d’ancien⸱nes élèves de toutes les nationalités. Aussi n’est-on pas pas totalement surpris⸱e de voir déjà en scène, pendant l’entrée du public lords de la représentation de n degrés de liberté, les 7 interprètes de la distribution qui semblent lancé⸱es dans un échauffement qui tient de la gymnastique autant que de la danse, sur un fond musical électronique et bondissant. Et on n’est pas davantage étonné⸱e quand, avant de commencer le spectacle, une comédienne d’origine iranienne, Mahtab Mokhber, prend la parole pour rappeler, en français et en iranien, la lutte que mènent les femmes pour leur liberté dans son pays natal.
Il n’y a là aucune coïncidence, juste un glissement habile vers le spectacle, qui, s’il nous offre quelques récits fragmentaires de la Commune, recousant des bouts de la grande Histoire à de multiples petites histoires, prend soin d’intercaler des tranches de présent. La façon même dont la Commune est convoquée sur scène favorise l’éclatement, la dispersion des pistes, et donc de fertiles parallèles : la première scène nous place d’emblée au jour 72, soit au dernier jour de la Semaine Sanglante, mais chaque tableau successif nous emmène dans une temporalité différente. A intervalles réguliers, les comédien⸱nes prennent parole face public, en leur nom propre semble-t-il, pour filer une métaphore fondée sur la météo et sur les systèmes chaotiques – c’est de là que vient le titre du spectacle – et jeter des passerelles entre la lutte des communard⸱es et les luttes du passé et du présent, de Spartacus aux émeutes de Stonewall en passant par les luttes écologistes. Libertaires de toutes les époques, unissez-vous !
Au service de cette pièce chorale, pleine de vie(s) et d’élan, qui a la bonne idée de ne pas s’enfermer dans la minutieuse exactitude d’une reconstitution historique de façon à mieux laisser entrer en grand la fiction, il y a donc 7 interprètes, 7 corps en scène et 7 voix. Jacques Lecocq oblige, il y a une maîtrise impeccable des postures et des gestes, il y a une recherche d’échappatoires à la gravité qui rappellent le cirque, il y a une capacité à utiliser les corps pour faire décor – incroyables visions des toits de Paris ou d’une chaire dans une église composées avec des bras, des épaules et des dos –, il y a des effets de plan large que ne renieraient pas des artistes de VV. C’est précis, fluide, élégant, efficace, bref : bluffant. Mais il ne faut pas réduire la performance de Victor Barrère, Andrea Boeryd, Paul Colom, Manon Dumonceaux, Nathan Chouchana, Harry Kearton et Mahtab Mokhber à cela : les voix sonnent, elles clament à la hauteur de ce qu’exige la plongée dans une révolution, l’interprétation a de beaux accents de justesse, les tirades lyriques coulent et nous emportent.
Tout cela, on l’a dit, sans aucun décor, sans fioritures, sans costumes plus recherchés que des vêtements de ville parfaitement contemporains, sur un tréteau de 2 mètres par 1. comme pour signifier l’urgence de dire cette histoire ici et maintenant. Comme pour affirmer la possibilité de s’emparer n’importe où, n’importe quand de l’outil du théâtre pour, avec rien ou avec l’apparence de rien, faire advenir le rituel, constituer une communauté autour de cette célébration de celles et ceux qui luttent. Et d’ailleurs, n degrés de liberté est conçu pour jouer aussi bien en salle qu’en rue : c’est du théâtre de tréteaux sans artifices, mais politique et puissant, un parfait représentant du genre. Thylda Barès compose un ensemble dynamique, mêle l’intime au politique, amène de la lisibilité là où les sauts dans le temps parfois déboussolent. L’univers sonore est essentiel pour contextualiser l’action et aider à comprendre les signes. La musique oscille entre reprises de chants révolutionnaires comme la Danse des bombes, et des sons plus électro. Le fait d’être en salle permet de resserrer au plus près sur des parcelles de l’action, de sculpter avec précision les gestes si précis et si habilement chorégraphiés des comédien⸱nes, mais on imagine que la version rue gagne en explosivité ce qu’elle perd sans doute en finesse visuelle.
Un spectacle hautement recommandable qui bénéficie d’une belle tournée en 2025 : il ne faut pas se priver de découvrir le travail de In Itinere Collectif !
Visuel : Yves Trauger