Ces 21 et 22 novembre, Inbal Ben Haim, dont le spectacle Pli a été très remarqué, présentait sa nouvelle création – accompagnée en production déléguée par Les Subs à Lyon – au Cirque-Théâtre d’Elbeuf. Cette œuvre nommée Anitya – L’impermanence est difficile à classer : il s’agit un peu de cirque, avec des techniques qui empruntent plutôt à la corde lâche, beaucoup de théâtre visuel à forte dimension participative, voire d’art plastique à visée performative. Où comment une communauté éphémère, confrontée à une sculpture vivante qui se défait, peut contribuer à faire renaître la beauté à partir du chaos.
Anitya – L’impermanence se présente d’emblée comme une œuvre plastique, à contempler avant même sa mise en jeu. Au centre de l’espace scénique éclairé, entouré de quatre gradins, un cube aux arêtes métalliques et aux faces évidées accueille une proposition visuelle aussi élégante qu’intrigante. Des fils blancs s’entrecroisent dans tout le volume du polyèdre, se nouent les uns aux autres, forment un réseau complexe d’interdépendances, le moindre souffle qui dérange un fil faisant frissonner l’entièreté de la toile. C’est une dentelle qui rappelle celle de certaines araignées, ou un réseau de neurones, en même temps que c’est un objet à part entière, pas simplement métaphorique mais doué de sa propre beauté et de ses propres qualités mécaniques. Difficile de ne pas penser ici à l’artiste japonaise Chiharu Shiota. Si on lève le regard, dans l’immense espace vide du Cirque-Théâtre, le regard croise quelques objets bien ordinaires – livres, chaussures, vaisselle… – qui sont comme prisonniers des fils – à moins que ces derniers ne soient, simplement, ce qui les soutient ?
Inbal Ben Haim se tient là, et, entrant dans le cube, elle entreprend de faire l’expérience de ses vides, avant de commencer à chercher à se mettre en rapport avec cette toile si fine et si organique. Ce dialogue entre les positions du corps et la matière évoque davantage une danse, lente et précautionneuse, que tout autre chose. Mais là n’est pas le cœur de la proposition : en effet, les spectateurices sont bientôt invité·es à interagir avec les multiples fils qui composent l’ensemble, et, tirant dessus de concert, détricotent ce qui semblait devoir constituer le cadre immuable de la proposition. La disparition graduelle de l’œuvre, et la chute des objets accrochés, figure un peu un monde qui se défait. L’exercice est certes collectif, et quelque part un peu ludique, mais il a également quelque chose de triste voire tragique. Après le fracas restent le vertige et le vide : dans le cube le mouvement n’est certes plus arrêté par la toile tridimensionnelle, mais comment ré-habiter ce champ de ruines ? comment s’élever à nouveau sans support ?

Anitya – L’impermanence porte donc bien son nom : il s’agit d’éprouver ensemble – sensiblement autant que concrètement – combien les situations sont fragiles, et comment le fait qu’une chose soit belle, et soit le fruit d’heures entières de travail, ne garantit en rien qu’elle durera. Par ces temps de grande incertitude, où les discours des va-t-en-guerre résonnent fort à des oreilles qui avaient cru ne plus devoir les entendre, où le vivant se délite en nous et autour de nous, l’interrogation fait mouche. Après un mouvement de panique au milieu de l’espace défait, l’artiste entreprend de reconstruire, et le fait de la plus belle des manières puisqu’elle ne le fait pas seule : à nouveau elle sollicite le public, qui l’accompagne dans l’élaboration d’un réseau de fils nouveaux sur lequel elle peut s’appuyer. Cette façon d’impliquer physiquement le public dans un geste qui crée une interdépendance est une manière intelligente et émotionnellement forte de l’associer à la proposition. Difficile de ne pas faire un autre parallèle, cette fois avec le spectacle Définition de l’œuvre d’art comme acte de confiance aux spectateur·rice·s de Camille Boitel et Sève Bernard : même principe, mais cadre tout à fait différent.
Anitya – L’impermanence est un spectacle intéressant à plus d’un titre. D’abord parce qu’il s’agit presque de non-cirque, l’habileté proprement circassienne n’arrivant finalement qu’assez tard, et dans une proportion très mesurée. La participation du public est ici plutôt juste, en accord avec le fond comme avec la forme, même s’il faut le prendre par la main et que sa position est assez prédéterminée et contrainte. La dimension plastique de la pièce est prépondérante, et Inbal Ben Haim progresse le long de son chemin de recherche sur ce qu’on pourrait appeler un cirque de matière : la poésie propre du fil autant que les évocations métaphoriques du noeud sont habilement sollicitées, et on ne peut se retenir d’admirer l’ingéniosité, mais également la maîtrise technique fine, mises au service de la proposition. En outre, le dispositif est si complexe et sa préparation si délicate qu’il invite à l’accident : il est presque inconcevable que rien ne coince jamais, qu’aucun noeud ne se fasse ou ne se défasse à un endroit ou un moment inopportun. Cela crée une situation d’incertitude, pour l’artiste comme pour le public, qui donne un supplément d’immédiateté à la proposition. C’est aussi, sur le fond, un message qui fait du bien, même si selon son humeur on peut éventuellement le trouver un peu naïf : le vide peut se remplir de nouvelles choses, plus belles que les choses qui ont précédé, l’ordre peut succéder au chaos, et il n’est pas de destruction qui ne soit aussi une transformation. Accepter l’impermanence, c’est dépasser la tristesse ou la sidération face au délitement, et accueillir déjà le potentiel de reformation – ensemble.
Anitya – L’impermanence jouera à l’Entre 2 BIAC, pour ensuite se produire dans de nombreux lieux prestigieux : le Théâtre de Rungis, Les Subs, le Théâtre de la Cité Internationale, le festival Spring…
Visuels © Grégory Rubinstein