Le 1ᵉ avril 2026, au Théâtre de Poissy, l’Orchestre de l’Opéra Royal du Château de Versailles et le chœur pour garçons «Tölzer Knabenchor » interprètent la Passion selon Saint-Jean de Jean-Sébastien Bach. Le concert est répliqué le 3 et 4 avril à l’Opéra Royal du Château de Versailles et le 5 avril, salle Gaveau à Paris.
Ce soir le théâtre de Poissy est comble. Cette vaste salle aux couleurs claires, beige, crème est intégrée à l’Hôtel de Ville. Elle a été inaugurée en 1937. Le théâtre renoue avec la tradition existant depuis le Moyen Âge de chanter la passion du Christ. Schütz, Haendel, Telemann, et bien sur J.S. Bach, le genre de la « Passion-oratorio » s’est surtout développé en Allemagne. Bach a composé sa Passion selon Saint Jean en 1723, l’année de son arrivée à Leipzig. Elle a été crée à Pâques 1924 en l’Église St- Nicolas puis en l’Église St-Thomas, l’année suivante. Tradition luthérienne oblige, elle est écrite en allemand. Le texte de la bible, dans la traduction de Luther, est enrichi par la poésie, notamment celle de Barthold Heinrich Brockes. La Passion selon St-Jean n’aurait plus été jouée après la mort de Bach. Elle a été redécouverte par Mendelssohn en 1833 mais ne sera célèbre, enfin reconnue comme un chef-d’œuvre, qu’au milieu du 20ᵉ siècle.
L’orchestre de l’Opéra Royal du Château de Versailles a été fondé en 2019. La musique du 17 et 18èmes siècles est au cœur de son répertoire. Ce soir il est dirigé par Gaétan Jarry. L’orchestre ne comporte pas de cuivres ou de percussions, mais les cordes et les bois sont renforcés par une viole, un clavecin, un orgue avec Gaétan Jarry au clavier. Dès le prologue orchestral, nous sommes plongés dans cette musique de Bach, à la fois tonifiante et rassurante. Mais l’orchestre peut aussi se faire angoissant : les accents précipités, inquiétants des violons et contrebasses nous font ressentir une profonde déchirure, celle du voile du temple. L’accompagnement des arias et des solos est sublime, donnant de la clarté au chant des solistes, dans une atmosphère de recueillement. Ainsi les flûtes dialoguent avec la voix humaine, le récitant est soutenu par le clavecin et la viole, les voix d’enfants sont accompagnées de l’orgue, du violoncelle, parfois du basson.
Le « Tölzer Knachenchor » a été fondé en 1956 par Gerhard Schmidt-Gaden. Résident à Munich, il est riche de 200 chanteurs, tous des jeunes garçons, surnommés « Les anges de la Bavière ». Mondialement connu depuis les années quatre vingt, ils assurent 250 concerts par an! Ce soir ils sont environ 45, dont un tiers d’adultes. La beauté, la puissance des chœurs s’imposent comme une évidence. Les voix d’hommes et celles des enfants se marient parfaitement dans une superbe polyphonie. Le chœur peut nous transmettre une grande énergie, un enthousiasme en glorifiant Dieu mais aussi l’accablement devant la souffrance du Christ. Il interprète aussi la foule qui joue un grand rôle dans cette passion : l’emballement du chœur, le rythme frénétique, saccadé du chant traduisent la colère et le déchaînement de la foule face à Pilate. Tous les chanteurs du Tölzer Knabenchor doivent pouvoir être solistes. Des enfants parfois très jeunes chantent les arias avec talent et assurance. Une performance remarquable qui culmine dans l’aria « Es ist vollbracht » : tout est accompli. Accompagnée de la viole et du violoncelle, la voix de l’enfant est d’une pureté et d’une clarté magnifiques. Un moment de grande émotion musicale.
En tant que cantor de l’église St-Thomas, Bach ne devait pas composer pour le théâtre ou l’opéra. Pourtant, sa Passion selon St-Jean s’avère être aussi un drame lyrique. La dimension théâtrale est bien présente, grâce à la musique, à la beauté du texte (affiché sur un prompteur), au talent des solistes. Une confrontation se met en place lors du face-à-face entre Pilate et Jésus ou de Pilate avec la foule. Le baryton Morgan Pearse interprète Pilate, sa voix est ample, puissante, inquiétante. Il nous regarde comme Pilate devait regarder la foule, avec arrogance et mépris. Face à lui Jésus, interprété par Sreten Manojlovic. La voix de basse du chanteur lyrique serbe est envoûtante, sa diction est très pure, ses mots paraissent ciselés. Il incarne la sérénité d’une force supérieure qui n’est pas de ce monde. La douceur de la voix du ténor Robert Pohlers nous émeut. Le rôle du récitant, le ténor James Way est primordial. Sa voix est d’une grande tessiture, il excelle dans les aigus. Il nous fait ressentir toute la gravité, l’intensité du drame à l’annonce de la crucifixion, toute la douleur d’une mère qui voit son fils mourir. C’est lui qui nous raconte cette histoire très humaine, de pouvoir, de vengeance, de manipulation, de vindicte populaire. Mais cette histoire va devenir universelle, transcendée en une rédemption. Toute la passion de J.S. Bach se tient dans cette tension entre la douleur sacrificielle et la délivrance, prometteuse pour l’humanité. « Le tombeau qui vous attend ne recèle aucune détresse ». L’œuvre se termine par un long chœur qui est une prière et une méditation plutôt réconfortante sur la mort. L’auditeur pourra s’imprégner de la douceur du chœur final, au terme de ce poème musical et religieux très personnel qui a pu faire dire de Bach qu’il était « le cinquième évangéliste ».
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