Il voulait conquérir le monde. Il commence peut-être par se raconter lui-même. Avec Ave de Maere, son deuxième album, Pierre de Maere délaisse en partie les amours fantasmées de ses débuts pour revenir sur les premières fois qui ont construit le jeune homme derrière le personnage : coming out, désir, sexe, besoin de plaire, amours contrariées, désillusions. Douze titres pour une autobiographie sentimentale portée par une électropop qui préfère souvent danser sur les blessures plutôt que les contempler. Le disque séduit par ce contraste et par une identité immédiatement reconnaissable, mais laisse aussi quelques (petites) réserves : à force de conserver certains réflexes de Regarde-moi et de laisser parfois la production prendre le pouvoir, le conquérant annoncé ne se met peut-être pas encore totalement à nu.
Le titre pourrait passer pour une nouvelle manifestation de cette ambition que Pierre de Maere n’a jamais vraiment cherché à dissimuler. Ave de Maere, comme « Ave César ».
La référence est bien là, mais elle est surtout malicieuse. Pierre de Maere explique se revoir adolescent en « espèce de conquérant, vulnérable bien sûr, en quête de nouvelles sensations ».¹ Le titre contient donc moins le couronnement d’un empereur que le sourire d’un jeune homme regardant celui qu’il était quelques années plus tôt.
Car la conquête a changé de territoire.
Sur Regarde-moi, l’imaginaire et les fantasmes occupaient encore une place importante. Cette fois, Pierre de Maere puise beaucoup plus directement dans ce qu’il a vécu : premières amours, premières désillusions, premiers conflits intérieurs, premières cuites. Il explique d’ailleurs avoir connu une grande partie de ces expériences à partir de 18 ans.²
Trois années de travail et environ cent maquettes auront été nécessaires pour aboutir aux douze morceaux de ce deuxième album, là où le précédent avait dû être conçu beaucoup plus rapidement après le succès de Un jour je marierai un ange.¹ ²
Le jeune homme qui rêvait sa vie semble donc avoir commencé à la vivre.
Et il a désormais des choses à raconter.
Ave de Maere peut presque s’écouter comme un journal intime dont on aurait mélangé les pages avec celles d’un album de dancefloor.
Dans Mon Paradis, Pierre de Maere revient sur la peur précédant son coming out et sur le soulagement qui l’a accompagné, sans choisir de raconter frontalement l’événement.¹ J’aurais fini par te plaire s’aventure du côté de l’amour non partagé. Mon amour, fuck parle du désir, du corps et du besoin de plaire sexuellement.¹ I Don’t Wanna Sleep Tonight aborde, lui, la timidité et l’appréhension des premières nuits à deux.²
Et puis il y a Quasiment parfait, partagé avec Clara Luciani. Leurs deux voix se marient avec une évidence presque immédiate autour d’une histoire beaucoup moins légère qu’elle n’en a l’air. Pierre de Maere a raconté avoir été amoureux, très jeune, d’un garçon très différent de lui et avoir tenté de lui ressembler pour le séduire.¹
Jusqu’à risquer de disparaître derrière celui que l’on voudrait devenir.
C’est peut-être l’une des idées les plus intéressantes du disque. Que reste-t-il de nous lorsque le désir de plaire devient plus fort que celui d’être soi ? À quel moment séduire cesse-t-il d’être une rencontre pour devenir une transformation ?
Pierre de Maere ne cherche pourtant jamais à donner à ces interrogations une écriture particulièrement sophistiquée. Le vocabulaire reste simple, direct, souvent proche du langage parlé. Cela rend les chansons immédiatement accessibles, mais peut aussi laisser sur sa faim lorsque l’on attend de cette intimité nouvelle qu’elle entraîne les textes vers des territoires plus profonds.
Le dévoilement est là. La langue, elle, reste volontairement simple.
C’est probablement dans la musique qu’Ave de Maere trouve son paradoxe le plus séduisant.
On aurait pu imaginer qu’un album annoncé comme plus intime conduise Pierre de Maere vers le dépouillement : quelques accords de piano, une voix laissée seule devant ses blessures, le silence pour amplifier les confidences.
Il choisit presque exactement l’inverse.
Les synthétiseurs gonflent, les rythmes accélèrent, la pop se colore de disco et l’électro envahit régulièrement l’espace. Les influences revendiquées éclairent d’ailleurs cette direction : Pierre de Maere cite notamment Daft Punk, Air, Phoenix ou Christine and the Queens parmi les artistes que ses musiciens lui ont fait découvrir.³
I Don’t Wanna Sleep Tonight parle de vulnérabilité et d’intimité sur une production sensuelle et dansante. Opinel transforme, lui, une rupture beaucoup plus sombre en morceau particulièrement énergique. Pierre de Maere explique y préférer presque que l’être aimé lui donne une raison de le détester plutôt que de partir en laissant derrière lui le souvenir indélébile du prince charmant.¹
Il y a là quelque chose qui peut rappeler une autre figure de la pop belge : Stromae. Non parce que les deux artistes écriraient ou composeraient de la même manière, mais dans cette capacité à accepter que le corps puisse danser pendant que les mots racontent quelque chose de beaucoup moins joyeux.
Chez Pierre de Maere, la musique allume parfois les stroboscopes exactement là où les mots voudraient éteindre la lumière.
C’est dans cette contradiction que le disque trouve plusieurs de ses meilleurs moments. Son conquérant fragile n’est pas enfermé dans une chambre à contempler ses blessures. Il sort. Il danse. Il désire. Il séduit. Il expérimente. Et parfois, évidemment, il se prend le mur.
Mais ce parti pris possède aussi son revers.
Pierre de Maere affirme avoir gagné en assurance au fil des concerts et ne plus ressentir autant le besoin de dissimuler sa voix derrière les effets.²
Cela s’entend par moments. Sa voix possède toujours cette signature immédiatement identifiable, notamment ces « r » roulés qui l’accompagnent depuis ses débuts. Il suffit de quelques secondes pour savoir qui chante.
Pourtant, sur plusieurs titres, la production électronique prend tellement de place qu’elle finit par repousser cette voix derrière elle.
Et c’est là que le paradoxe devient moins fécond. Le chanteur veut faire tomber l’armure. Mais, la production en reconstruit parfois une autre en prenant trop d’espace sur la voix et les émotions.
Trois années de travail, une centaine de maquettes et la volonté revendiquée de prendre cette fois le temps d’essayer, de jeter et de recommencer : tout indiquait la volonté de ne pas reproduire les conditions de création de Regarde-moi.¹ ²
On pouvait donc attendre une rupture plus nette.
Elle n’arrive pas complètement.
Certains sons, certaines constructions et petites habitudes d’écriture rappellent le premier album. On retrouve des interjections, l’utilisation ponctuelle de mots anglais au service des rimes, certaines couleurs électroniques familières et des sonorités qui donnent parfois l’impression que Pierre de Maere continue d’explorer une maison dont on connaissait déjà plusieurs pièces.
Ce n’est pas nécessairement un défaut. Un artiste qui possède une identité n’a aucune raison de la sacrifier à chaque nouvel album. Et Pierre de Maere en possède indéniablement une : cette diction immédiatement identifiable, la théâtralité, le romantisme mélancolique, le goût d’une électro-pop très produite et cette manière de confronter des mots simples à des arrangements beaucoup plus sophistiqués.
Mais entre signature et répétition, la frontière peut devenir mince.
Ave de Maere la franchit dans les deux sens.
Les deux duos apportent justement d’autres couleurs.
Dans Quasiment parfait, Clara Luciani semble presque avoir toujours dû rencontrer la voix de Pierre de Maere. Son timbre plus grave vient se poser contre celui du chanteur sans chercher à le combattre. Les deux personnalités restent immédiatement reconnaissables et trouvent pourtant un espace commun.
Eva l’accompagne sur La grande vie. Pierre de Maere explique que la chanson confronte notamment leurs perceptions respectives de cette existence faite de réussite, de fêtes et de mondanités. Avec le temps, il dit en être surtout arrivé à valoriser davantage les relations humaines.¹
Ces présences extérieures font du bien au disque. Elles déplacent légèrement son centre de gravité et rappellent aussi qu’une autobiographie n’existe jamais tout à fait seule : on se raconte à travers ceux que l’on rencontre, ceux que l’on désire et ceux auxquels on tente désespérément de plaire.
C’est peut-être là que demeure la réserve la plus tenace après plusieurs écoutes.
Ave de Maere possède une identité, des atmosphères et une production suffisamment travaillée pour que l’on reconnaisse presque immédiatement son auteur. Pourtant, une fois l’album terminé, quelque chose manque : la chanson qui continue de tourner dans la tête alors que la musique s’est arrêtée.
Les douze titres s’écoutent avec plaisir, certains donnent immédiatement envie de bouger, d’autres intriguent par le contraste entre ce qu’ils racontent et la manière dont ils le font. Mais leurs refrains laissent finalement peu de traces une fois le disque refermé.
Une exception : Je pense à vous. Premier morceau dévoilé de l’album, il est aussi celui dont la mélodie et le refrain restent le plus durablement en tête. Quelques heures plus tard, c’est encore lui qui revient spontanément.
Et pour un artiste qui avait réussi avec Un jour je marierai un ange à fabriquer ce genre de refrain presque impossible à déloger, cette absence se remarque forcément. Il ne s’agit évidemment pas de demander à Pierre de Maere de reproduire son premier succès. Mais une pop aussi immédiate, aussi accessible et aussi ambitieuse musicalement donne envie d’être poursuivie par elle après l’écoute.
On reconnaît immédiatement Pierre de Maere. On se souvient de l’univers d’Ave de Maere. Mais, à l’exception de Je pense à vous, on cherche encore la chanson qui refuse de nous quitter.
Reste le mouvement général du disque.
De Mon Paradis jusqu’aux chansons qui racontent un amour désormais plus apaisé, quelque chose s’est déplacé. Le garçon qui cherchait à plaire, à séduire et parfois à devenir un autre semble progressivement comprendre qu’aimer pourrait commencer par ne plus avoir besoin de se transformer.
C’est probablement là qu’Ave de Maere est le plus touchant.
Pas nécessairement lorsqu’il cherche la production la plus spectaculaire. Ni lorsqu’il retrouve les réflexes qui ont fait le succès de son premier disque. Mais lorsqu’on devine, derrière cette pop très construite, le garçon qui accepte de raconter ses maladresses, ses désirs, ses premières fois et ses échecs.
Tout n’emporte pas avec la même force. L’électro couvre parfois celui que l’on voudrait justement entendre davantage. L’écriture, volontairement simple, ne creuse pas toujours aussi profondément que les sujets le permettraient. Et malgré trois années de travail, l’ombre de Regarde-moi plane encore sur plusieurs morceaux.
Mais quelque chose a changé.
Pierre de Maere ne chante plus seulement celui qu’il rêvait de devenir. Il commence à chanter celui qu’il a été.
Derrière le conquérant d’Ave de Maere, ce n’est finalement pas un empereur que l’on découvre, mais un garçon qui apprend peu à peu que la conquête la plus difficile est peut-être celle qui oblige à tomber l’armure.
Ave de Maere – Pierre de Maere
12 titres – 37 minutes
Sorti le 25 septembre 2026
visuel : Arash Khaksari