L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine sort rarement du Grand Théâtre de Bordeaux. Et c’est au Théâtre Auditorium de Poitiers que la phalange bordelaise a réservé l’une de ces sorties qui se comptent sur les doigts d’une main. Le public a répondu présent et est venu nombreux assister à une soirée consacrée à la musique russe dirigée par la chef ukraino canadienne Keri- Lyn Wilson
On associe instantanément l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine au Grand Théâtre de Bordeaux où, outre les opéras, il donne des concerts instrumentaux, accompagne les oratorios ou récitals vocaux ou instrumentaux. Ses sorties hors de l’Opéra National de Bordeaux sont rares, c’est donc une bonne raison de se réjouir de voir cette belle phalange arriver à l’auditorium avec à son programme trois compositeurs russes.
C’est avec une œuvre de Yevhen Stankovych (né en 1942) que la soirée débute : Dnipro. Stankovych exprime en musique sa désolation de voir son pays, l’Ukraine, en proie à la guerre ; il ne manque pas non plus de rendre hommage à son histoire millénaire au travers de l’évocation du fleuve Dnipro. Keri-Lyn Wilson, elle aussi d’origine ukrainienne, dirige cette œuvre sans faiblesse. Tant dans le choix des tempos que dans celle des nuances, tout dans la lecture de Keri-Lyn Wilson donne au chef d’œuvre de Stankovych des sonorités très colorées; la phalange bordelaise, qui suit sa cheffe du jour avec une précision millimétrée, prend un réel plaisir à donner vie à cette œuvre certes contemporaine mais si bien écrite que l’on ne s’en rend pas compte.

Keri-Lyn Wilson par Darja Stravs
Pour interpréter les Chants et danses de la mort de Modest Moussorgski (1839-1881) l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine a invité la très belle mezzo soprano ukrainienne Olga Syniakova. Régulièrement invitée en France, notamment à Bordeaux pour Norma (rôle d’Adalgisa), Syniakova n’est pas une inconnue pour les scènes opératiques françaises et européennes. Également habituée à chanter en concert d’oratorios ou en récital, elle prend à son compte le cycle de Moussorgski qui laisse transparaître dans ces courtes mélodies son mal-être, alcoolique notoire, il n’en a pas moins laissé des chefs d’œuvres exceptionnels, dans chacune de ces mélodies. Si la direction de Keri-Lyn Wilson est toujours aussi somptueuse, l’interprétation d’Olga Syniakova est également magistrale ; la voix charnue et sombre de la mezzo « colle » si parfaitement à la partition de Moussorgski que l’on ne peut que voyager dans l’esprit de cet homme si tourmenté mort à seulement 42 ans. On apprécie aussi la diction parfaite de Syniakova qui cisèle avec un art consommé les poèmes mis en musique par Moussorgski.
Au retour de l’entracte, c’est la symphonie N° 8 opus 65 de Dmitri Chostakovitch (1906-1975) qu’interprète l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine. On ne s’étonnera pas de voir cette symphonie programmée seule car elle dure une heure. Et là encore on est admiratif de la cheffe d’orchestre qui assume crânement le feu d’artifice que représente le chef d’œuvre de Chostakovitch. Composé et créée en 1943, cette symphonie semble reprendre en sous-main les méandres de la terrible bataille de Stalingrad qui se déroulait au même moment. Chostakovitch a composé une œuvre d’une grande difficulté qui met l’orchestre à rude épreuve aussi bien dans les ensembles que dans les parties solistes. Et la phalange bordelaise relève le pari avec panache ; chacun interprète le chef d’œuvre de Chostakovitch sans faiblesse, évitant les pièges qui truffent la partition avec maestria.
C’est un concert de très belle facture que nous a proposé l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine. La cheffe d’orchestre Keri-Lyn Wilson dirige la phalange bordelaise avec talent, ciselant chaque œuvre avec un art consommé. La mezzo-soprano Olga Syniakova, elle, donne une très belle lecture des Chants et danses de la mort et l’accueil qu’elle reçoit est grandement mérité. L’ensemble des artistes présents sur le vaste plateau de l’auditorium a d’ailleurs été très applaudi.
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