Cette année le festival « Présences » est dédié au compositeur franco-grec Georges Aperghis. Le 3 février 2026, à l’auditorium de Radio France, l’Orchestre Philharmonique et le Chœur de Radio-France interprètent six œuvres dont Willy-Willy puis Champ-Contrechamp de Georges Aperghis et Les Grands Chaos d’Alexandros Markeas.
« Présences » est consacré à la création contemporaine en musique classique. L’engagement de Radio-France s’inscrit sur la durée, le festival a été fondé en 1991. Cette année, pour la 36ème édition, sont programmées 19 créations mondiales et 9 créations françaises. Les chiffres sont impressionnants ! Le festival comprend, principalement à Radio-France, 13 concerts entre le 31 janvier et le 8 février 2026. Le compositeur franco grec Georges Aperghis est à l’honneur, 28 de ses œuvres seront proposées au public.
« Faire musique de tout » pourrait être sa devise. Georges Aperghis est né à Athènes le 23 décembre 1945 dans une famille d’artiste, son père était sculpteur, sa mère peintre. Il arrive en 1963 à Paris, qu’il ne quittera plus. Formé à la musique sérielle et à la musique concrète, il va développer un langage musical très personnel, acquérant « la liberté de se déplacer sur le fil de l’acrobate». Sa composition est éclectique, s’étendant de la musique vocale ou instrumentale, à l’opéra et au théâtre musical.
Logiquement le concert d’ouverture débute par une création de Georges Aperghis. Willy-Willy signifie tourbillon en aborigène. Un chœur de femmes chante à cappella cette polyphonie exigeante, savamment construite. Des sons, des syllabes des mots sont lâchés dans le vent, mêlés à des bribes mélodiques. Le rythme, le souffle de la musique nous font imaginer, ressentir le vent du désert, avant un enivrant tourbillon final.
Changement de décor, l’Orchestre Philharmonique de Radio France s’installe pour interpréter Champ- contrechamp. Écrit par Georges Aperghis en 2012, ce concerto pour piano atypique confronte les points de vue du soliste et de l’orchestre. La virtuosité du pianiste Wilhem Latchoumia est impressionnante. Il reçoit le renfort d’un deuxième piano et du xylophone, véritable troisième piano qui réalise une remarquable performance. Par un rythme répétitif, les pianos créent une atmosphère captivante alors que l’orchestre y ajoute des dissonances, de l’incertitude, comme un autre point de vue…
Avec Pubs/ Reklamen le public découvre un autre aspect du compositeur, le théâtre musical. Seule sur scène, la soprano, fidèle complice du compositeur, Donatienne Michel-Dansac joue de courtes scénettes qui sont des fragments de slogans publicitaires. Corn flakes, Lessive, Tooth paste, Soft drinks, Shampoo, ils concernent des objets de la vie quotidienne. Georges Aperghis tourne en dérision ce langage publicitaire. La cantatrice est étonnante. Elle parle vite, en anglais, chante, vocalise, mime surtout. Elle se révèle cajoleuse, suppliante, convaincante, péremptoire. Sa performance est vraiment très drôle, très réussie.
La compositrice iranienne Anahita Abbasi est l’élève de Georges Aperghis. Elle nous présente ce soir Prisme, une création pour orchestre. Cela commence par une longue vibration provenant de la percussion directe des cordes du piano ouvert. Elle va traverser l’œuvre, se transformant en un souffle puissant. La musique est totalement atonale, nous procurant une sensation d’étrangeté. Les sons ne sont pas tous instrumentaux, la compositrice utilise une roue de vélo, le frottement d’un archet, la percussion d’une plaque métallique. L’ambiance sonore est tantôt fluide, tantôt tourmentée mais l’impression reste celle de sons erratiques qui semblent se réfléchir selon les lois du hasard, comme la lumière à travers un prisme…
Avec Philippe Leroux nous revenons à la musique vocale. Le chœur de Radio France, hommes et femmes cette fois réunis, chante à cappella. Nomadic Sounds a été créé à Montréal en 2015. Une longue note tenue introduit un chant mélodieux, très harmonieux. Comme un retour aux chants de la renaissance qui ont inspiré le compositeur. L’imitation, par les chanteurs, de bruits d’animaux était alors pratiquée. Des cris de chat, de chien, de loup, d’oiseaux se superposent comme des bulles au dessus d’une étendue musicale sereine. La finesse de l’exécution par le chœur est impressionnante, Nomadic Sounds est une réussite.
Alexandros Markeas est le compatriote de Georges Aperghis. Il nous offre, pour clore le concert, une œuvre spectaculaire. L’orchestre symphonique est renforcé par « un quartet de free jazz » et pour l’occasion deux chefs sont à la baguette. Les Grands Chaos sont à la fois une cantate, une symphonie, un récit sur des poèmes d’Édouard Glissant. Les Grands Chaos ceux sont les sans abris, « ces mages de détresse qui comprennent d’instinct le chaos du monde ». « Leur parole a été cassée » mais ils se retrouvent place Furstenberg, une petite place au cœur du quartier latin. La belle voix grave de Greg Germain le narrateur déclame la parole poétique d’Édouard Glissant, accompagné par le saxophone soprano. Les chœurs apportent un certain apaisement mais le grand chaos c’est aussi celui de l’orchestre, un chaos au superlatif. Plainte des cordes, accents déchirants, grondements de tonnerre des percussions, la puissance de l’orchestre explose. Puis le rythme devient envoûtant, reproduisant une danse afro-caribéenne. A la fin de l’œuvre la musique s’éloigne comme si les mages de détresse étaient emportés par le vent.
Certes, le spectateur doit sortir de sa zone de confort et se déporter loin de ses repères musicaux usuels. Il pourra alors apprécier cette musique si différente dans un concert plein de surprises, un concert qui célèbre l’imagination et la créativité.
Visuel © : Radio France / Christophe Abramowitz