La soprano Claire de Monteil nous a fait le plaisir de nous accorder cet entretien où elle revient sur ses débuts et décortique sans détour les obstacles qu’une artiste lyrique rencontre pour se frayer un chemin et exercer le plus souvent possible son art sur scène. Mais il y a aussi des chances qu’il faut alors saisir et le talent est le plus puissant support de la passion !
J’ai une maman musicienne, flûtiste qui a créé une école de musique avec mon père, en créant une association quand nous étions enfants. Nous sommes une fratrie de six et j’ai assisté aux cours de flûte de ma mère quand j’avais 6 mois et il parait que j’étais très attentive. Par la suite étant présente au cours de chant de la professeure de chant de cette école, à trois ans, j’écoutais attentivement et voulais apprendre à mon tour. Puis je suis passée par la maitrise des Hauts-de-Seine avant d’entrer au conservatoire à 15 ans où un professeur m’a dit : si tu veux faire du chant, tu as le potentiel. Mais elle a également signalé à mes parents que c’était un métier très exigeant qui nécessitait de disposer d’un support important.
Un autre événement a contribué à me donner envie de faire ce métier : mon petit frère qui était aussi à la maitrise des Hauts-de-Seine et chantai un des trois Knaben dans la Flûte enchantée dans des concerts en plein air. J’étais à la Générale d’un spectacle dans le château de Vaux-le Vicomte dans une mise en scène d’Isabelle Huppert. Les répétitions étaient assez tardives pour qu’il fasse nuit et les éclairagistes restaient jusqu’à 4 heures du matin pour assurer les réglages, je trouvais ça fascinant. J’avais treize ans, j’entendais la Reine de la nuit répéter en coulisse, je voyais Pamina qui était là avec ses enfants et jouait avec eux sur les gradins et dès que c’était à elle, hop ! Elle montait sur scène et je trouvais cette vie formidable et je me suis dit alors : c’est ça que je veux faire…
2023, ce n’est pas la compétition de ma vie ! Mon premier concours c’est en Arles où j’ai gagné le premier prix femme et le prix du public, puis Avignon en 2015 où j’ai gagné le prix Révélation et c’est un peu général, je finissais toujours finaliste ou au moins demi. Je pense que mon succès venait de l’émotion créée par mon chant, par ma voix.
On me dit très souvent que j’ai une signature vocale reconnaissable, avec un timbre unique qu’on a qualifié de « velours ». Je prends plaisir à chanter ce qui est dramatique, les rôles où l’on est engagé dans l’expression de sentiments forts, colère, peine, folie. L’amour niais ce n’est pas mon truc. Je préfère donc le répertoire dramatique et comme j’ai une certaine puissance vocale, c’est à la fois délicat de dompter un tel instrument et en même temps c’est un plaisir.

Leonora c’est typiquement ce mélange qui donne le bel canto dramatique. Il faut une technique précise et j’ai la chance de ce point de vue de travailler avec la soprano Annick Massis ainsi qu’avec Antoine Palloc mon chef de chant. J’ai eu aussi la chance d’étudier avec des coachs comme Audrey Saint Gilles aux USA ou le maestro Christofer Macatsoris, qui ont un sens du bel canto très poussé et qui ne laissent rien passer, tout doit y être, toutes les notes, les ornementations. C’est très important d’avoir une team avec soi.
Oui, en effet, il y a un débat mais par exemple, la Lucia de Natalie Dessay m’a profondément bouleversée, parce qu’elle est irréprochable techniquement et qu’elle me touche profondément par son jeu d’actrice. Annick Massis, remarquable Lucia également, a encore cette belle technique, elle a donné il n’y a pas longtemps un récital très apprécié.
Pour le reste j’ai envie de dire : des gouts et des couleurs ! Certains pensent que la comtesse (des Noces) doit chanter comme une soubrette ? Ce n’est pas mon avis mais c’est un point de vue souvent défendu. Il ne faut pas non plus mettre trop d’étiquettes. Du moment que tu es honnête avec toi-même et que tu penses que tu peux chanter tel ou tel rôle sans te faire mal à la voix, il est possible que finalement tu n’apportes pas tout à fait la même chose que les autres mais que ce soit malgré tout très réussi. C’est une des choses difficiles dans le milieu de l’opéra que cette obligation de se mettre une étiquette nous même pour se présenter à ceux qui pourront nous engager. Lors des auditions on me disait tout le temps : fais attention aux airs que tu vas proposer, il faut que cela corresponde à ce que tu pourras chanter sur scène maintenant. Il faut éviter des airs qui t’obligeraient à faire un grand écart : un air de la Reine de la nuit (La Flûte enchantée) et Ulrica (Le bal masqué) en même temps, éviter les extrêmes et quand on a de grandes voix, on peut chanter beaucoup de choses sans se casser la voix.
Pour Lucia (di Lammermoor) et Gilda (Rigoletto) j’avais 24 ans, ce sont les premiers rôles que j’ai appris à Philadelphie. Même si on n’était pas retenu pour une représentation (on avait 4 opéras par an), il fallait apprendre le rôle pour pouvoir faire cover éventuellement.
C’est l’artiste engagée pour remplacer la titulaire du rôle en cas de défaillance. J’ai été formée également comme cover aux USA à Philadelphie, car beaucoup de grandes légendes ont commencé par être doublures. Pourtant on m’avait déconseillé d’accepter trop souvent ce type emploi car le risque était de faire doublure toute sa vie. Je ne peux pas dire si ce sera le cas, mais actuellement, le fait est que je suis encore souvent doublure ! Et il faut reconnaitre que les engagements ne courent pas les rues ! Et puis cela contribue à se faire connaitre malgré tout !
En effet, c’est même une chance dans ces cas-là. J’ai auditionné à la Scala de Milan et j’ai été prise pour un premier rôle de doublure que j’ai accepté car je me suis dit que c’était une opportunité incroyable, j’étais jeune, on sortait du COVID. C’était un super rôle dans L’amore dei tre re de d’Italo Montemezzi, c’était en octobre 2023. J’étais doublure au départ que pour les dix premiers jours de répétition. Il existe en effet des contrats de doublure de répétition et de doublure de représentation qui ne sont pas identiques.
Je m’explique : il n’y a pas de doublure dans toutes les maisons d’opéra, il faut avoir les moyens de se payer une doublure ! Même les grands théâtre en engagent surtout pour les œuvres rares ou nouvelles et où il ne sera pas évident de trouver quelqu’un connaissant le rôle assez rapidement pour remplacer un chanteur défaillant. Mais il n’y a rien de systématique.
Et puis il y a aussi le cas des oeuvres très connues où la doublure supplée au titulaire pour assurer les répétitions : j’ai des amis, dans des rôles très souvent donnés, qui ont fait toutes les répétitions à la place de la star qui en général, ayant d’autres engagements ailleurs, n’arrive que la dernière semaine surtout si ce sont des reprises. Mais même pour des nouvelles productions, ils arrivent souvent tardivement, on leur dit ce qu’il faut faire et ils sont tellement affûtés qu’ils comprennent immédiatement ce qu’on leur demande. Quand la star titulaire est là, la doublure de répétition est son conseiller de dernière minute, c’est son rôle dévolu automatiquement et chacun le sait à l’avance. Ce qui ne veut pas dire que la doublure remplacera la star en cas de défaillance pour les représentations elles-mêmes !
Je connais pas mal de cas où la star est finalement malade et où la direction du théâtre fait appel à une autre tête d’affiche pour le remplacer sans passer par la doublure de répétition.
Surtout si la tête d’affiche est dans le coin, voire dans la maison en train de faire un autre rôle à côté. Ils sont prioritairement demandés, cela permet de pérenniser le public par ce qu’on appelle un « remplacement de luxe ». Mais du coup, ce que je veux dire c’est qu’ il existe bien des cover uniquement destinées aux répétitions !
Et c’était le cas au départ pour L’amore dei tre re: j’ai participé à la création de la mise en scène avec les chanteurs, c’était un saut gigantesque dans mon expérience, j’ai beaucoup appris et on m’a apprécié puisqu’on m’a proposé un nouveau contrat pour couvrir aussi les remplacements durant les représentations, une chance qui m’a aidé, mon sérieux, mon engagement, mon travail important.
Ce n’est pas évident d’avoir une opportunité comme celle que j’ai eue pour Médée, mais c’était la version française et je suis française et je pense que ça a joué en plus des appréciations positives que j’ai eues de la part des professionnels, habitués de la Scala, pour l’opéra de Montemezzi, même si, finalement dans ce premier cas, je n’ai pas eu l’occasion de « remplacer » la titulaire durant les représentations.
Dix jours avant Médée on m’appelle pour être cover pour les répétions. Je ne connaissais pas le rôle mais je l’ai appris le plus rapidement possible et pendant les débuts des répétitions où Médée n’apparait pas encore, je continuais à bosser ce rôle. J’ai été aidée par le pianiste des répétitions James Vaughan qui a beaucoup cru en moi et qui me faisait travailler y compris pendant sa pause déjeuner, pour bosser au mieux avec Damiano. J’avais des collègues, français, super sympas avec moi, comme Stanislas de Barbeyrac et Ambroisine Bré.
On coupe son téléphone et on ne fait plus que bosser (rires). J’ai eu aussi d’excellents conseils de professionnels comme le baryton Christopher Maltman…
En effet ! J’avais déjà rencontré Christopher Maltman à la Philharmonie pour un Mahler – La Huitième symphonie– et je connais bien sa femme Audrey Saint Gilles. On avait diné ensemble après le concert et je venais d’apprendre que j’étais appelée à la Scala et je lui ai demandé conseil. Il m’a dit d’abord : « Mais qu’est-ce que tu fais là ? » (Sous-entendu tu devrais déjà être en train de bosser le rôle !) et il m’a expliqué comment apprendre un rôle rapidement : deux heures de travail, une heure de pause, le tout non-stop.

C’est exactement ce que j’ai fait, mais pas essentiellement en chantant, plutôt en répétant les paroles, en lisant la partition pour la mémoriser.
Mon contrat de doublure répétition pour Médée se finissait le 29 décembre et j’enchainais le 3 janvier avec Le Trovatore à Livorno, premier jour de répétition.
Pour Médée, les répétitions sur la vraie scène de la Scala commençaient. J’avais travaillé le dernier acte de Médée où elle est seule sur scène, un dimanche matin où il faisait très froid avec un problème de chauffage. Le lundi c’est off à la Scala, je regarde le planning et je vois le nom de Marina Rebeka pour le mardi (jour de la Première) et forcément, cela m’a fait un pincement au cœur parce que j’étais à fond dedans même si je me suis dit c’est normal tu n’es que la doublure. Mais c’était un travail si intense où j’y avais mis tout mon cœur que j’ai eu un peu de mal. James Vaughan, le pianiste répétiteur de la Scala, m’a recommandé malgré tout, de ne pas lâcher le rôle, alors que je me préparais déjà à Leonora.
Dès la deuxième représentation, Marina Rebeka a rencontré des problèmes et avait fait annoncer au milieu de la représentation qu’elle était malade tandis que je faisais la Générale du Trovatore à Livorno.
On m’avait déjà appelé pour la générale de Médée au pupitre, avec l’orchestre avec qui je n’avais pas du tout répété, c’était donc nouveau, je m’entendais très bien avec le chef, Michele Gamba et cela me permettait d’avoir fait une représentation avec l’orchestre même sans l’aspect scénique.
Le dimanche 21 janvier, je chantais Leonora pour la deuxième représentation à Livorno, une de mes amies m’avait appelée la veille pour me demander de mes nouvelles. En fait elle avait entendu dire que Marina était malade et qu’elle se ferait remplacer le soir. Et j’ai eu un coup de fil dans la soirée pour savoir si je pouvais remplacer Marina pour la représentation suivante. J’étais donc entre deux rôles que je devais tous deux assumer sans les mélanger !
Mais je me souviens avoir été un peu obsédée par le rôle de Médée pendant ma Leonora, auquel je pensais tout le temps et je me refaisais toute la mise en scène alors que je la connaissais puisque j’avais été doublure durant toutes les répétitions !
Et au petit matin j’ai appelé mon agent pour lui dire que j’étais prête à assurer la représentation avec la mise en scène (et pas simplement en chantant sur le côté). Je n’avais pas dormi, je suis arrivée pour les essayages de costumes puis j’avais une répétition piano à 18h. J’ai retrouvé toute l’équipe qui était aux petits soins pour moi, c’était le 23 janvier, lendemain de mon anniversaire. J’étais prête à tout mais en fait, je ne savais en réalité avant le soir si j’allais vraiment chanter.
J’ai su à 17h30 que j’allais être sur la scène à 20h. J’ai pris une douche froide pour être bien réveillée, puis j’ai filé à la Scala. Je précise que mes collègues n’étaient pas non plus dans le secret. C’était complètement fou.
A la Scala il y a encore des souffleurs et je bénis Loris (celui de la Scala) car ce soir-là, ce n’était pas facile : je connaissais le rôle pas de problème, mais je ne l’avais jamais travaillé sur la vraie scène de la Scala (les répétitions se font dans d’autres salles).
Il y avait quelques difficultés à réaliser la vraie scénographie dont je découvrais certains aspects : par exemple le feu sur la scène que je devais éviter, les hauts talons de l’héroïne auxquels je n’étais pas du tout habituée (mais finalement assez confortable), les sorties dans les coulisses parfois surprenantes (on n’y voit plus rien soudain et heureusement on est immédiatement accueilli et guidé).
Et je n’avais pas en tête non plus, qu’ayant chanté le rôle-titre, je devais aller saluer la première, toute seule, dès la fin de la représentation ! Et le directeur du plateau de la Scala, Davide Battistelli, est venu me féliciter, m’a proposé un verre d’eau et m’a dit : « viens avec moi, viens avec moi » et franchement je me demandais ce qui se passait, avant de voir les gens ouvrir le rideau et là, j’ai stressé car c’était le verdict… mais en fait j’étais comme dans un film, comme dans un rêve même si je n’ai pas réalisé immédiatement mon succès.
En effet, le 27 c’était le soir de la retransmission en direct sur Medici TV et sur la RAI, et les télévisions fondent leur audience sur la présence des stars, là, Marina Rebeka, et ils espéraient jusqu’à la dernière minute qu’elle pourrait assurer son rôle.
Marina avait d’ailleurs décidé de chanter mais elle est tombée malade à la fin du premier acte. En fait à la fin de la représentation précédente, j’avais un avion pour rentrer à Paris et en sortant de scène, Dominique Meyer est venu me féliciter, Alessandro Galopini est venu me voir aussi pour me demander de repousser mon départ.
Je les avais « sauvés » en quelque sorte ! J’avais dit à mon agent que si nécessaire j’étais disponible jusqu’à lundi prochain : il restait deux représentations. On me propose du coup un contrat pour le cas où…
Donc je reste à Milan plutôt que faire des allers et retours et le vendredi matin je ne savais pas trop ce qui allait se passer le soir.
En fait Marina (Rebeka) n’était pas très en forme dès l’acte 1, elle toussait et tentait d’assurer son rôle tant bien que mal. J’étais là pour le cas où, j’ai pensé que j’allais chanter le duo du premier acte, mais Marina a eu le courage de l’assumer et pendant ce temps-là, je me suis préparée sans toujours savoir si j’allais chanter.
Et c’est Stan (Stanislas de Barbeyrac) qui m’a prévenu que c’était bon pour moi. Je me suis mise en mode « Nadal » (je précise que je fais beaucoup de tennis). Vaughan est venu me préparer un peu, Stan me propose sa loge mieux placée par rapport à la scène, et quand on m’a dit « on y va » j’ai crié « gooooo ». Je pense que tout le monde m’a pris pour une folle. Il faut imaginer qu’au deuxième acte, les spectateurs voient une deuxième Médée arriver sur scène…j’avais vu le Don Giovanni être remplacé au MET il y a quelques années.
En fait je n’avais jamais chanté de rôle aussi secondaire mais bon, c’était à Orange et avec Anna Netrebko et donc finalement c’était une opportunité. Surtout que Netrebko c’est mon idole et un modèle pour moi. Et puis elle est sympa, très humaine, très gentille même si, bien sûr, elle se protège.
Elle donne tout même en répétition, elle chante en permanence, elle ne « marque » pas, elle est omniprésente et franchement sa carrière est passionnante et très inspirante.
Et puis Orange ça ne se refuse pas, les Chorégies, le théâtre, c’est juste fabuleux ! J’ai grandi avec la vidéo de Caballé chantant Norma en 1974 !
Mais j’avais déjà chanté le rôle principal à plusieurs reprises !
Médée je l’ai aussi chanté en italien, c’est un peu la conséquence des nécessaires jumping auxquels nous sommes contraints : beaucoup d’artistes tombent malades et peu de maisons ont les moyens d’avoir des cover permanentes, donc on peut donc être appelé pour un remplacement du jour au lendemain
Il faut être prêt à tout moment à chanter tel ou tel rôle. L’an dernier on m’a appelée à midi pour chanter Médée le soir à 18h par exemple ! Il faut prendre l’avion à 15h pour être au théâtre juste quand l’orchestre démarre. Pas le temps réel pour se chauffer, et tu arrives sur scène directement, même si c’est une version sur pupitre, il faut assurer.
Je n’ai pas de problème pour faire cela mais j’aimerais bien qu’on pense à moi aussi pour me proposer de vrais rôles conçus pour moi et que je ne sois pas seulement appelée à la rescousse. Mais chaque chose en son temps ! Il faut être patient dans ce métier.
On m’a appelé aussi à Würzburg l’an dernier au départ juste pour faire les répétitions orchestre de Médée, car la titulaire était souffrante et l’orchestre et le chef avaient besoin d’entendre la voix du rôle principal pour répéter. Ils m’ont appelé le samedi, la première répétition était le mercredi et c’était la version italienne où il y a des récitatifs chantés (alors que la version française ne comporte que des dialogues parlés non repris d’ailleurs à la Scala). Cela fait au moins 50 pages de musique de plus à apprendre !
J’étais moi-même malade, sous cortisone et antibiotiques mais je me suis lancée et j’ai appris le rôle avec partition puis la scène avec l’orchestre, donc environ une semaine avant la Première.
En changeant de version linguistique, il faut réapprendre le texte et ce n’est pas facile de ne pas mélanger les deux versions. Les placements de voix ne sont pas les mêmes il faut faire attention quand on change de langue ! J’ai eu des moments de panique quand j’étais sur scène en répétition alors que je ne connaissais pas encore la partition complètement, j’en ai eu des sueurs froides.
Et après, je me suis dit, vas-y fonce et j’ai eu le soutien du chef prêt à m’entendre en français si c’était plus facile mais j’ai refusé.
A la Première, j’ai chanté sur le côté tandis que la metteuse en scène « jouait » le rôle mais on a fait « un carton » et le chef m’a appelé dès la fin de cette première. Dès la deuxième, j’ai tout assuré, l’aspect vocal et l’aspect scénique et j’ai fait toutes les représentations.
Une opportunité que j’ai saisie ! Après Médée en italien, c’est ce chef d’orchestre, Enrico Calesso, qui m’a appelée pour me demander ce que je pensais de l’idée de chanter ma première Senta, mon premier Wagner.
On me disait tout le temps de ne pas aller trop vite de faire attention à ma voix et Senta n’est pas forcément le rôle avec lequel on commence dans Wagner. Je pense qu’on choisit plutôt Elsa.
Mais en même temps j’avais chanté Médée ! Cherubini c’est plus brut de fonderie alors que Wagner ce sont les longues phrases musicales, il va savoir tenir sa note sur l’orchestre qui monte. J’ai fait à cette occasion un véritable bond technique.
Mais j’avais déjà des pré-requis ! Comme j’avais fait à Philadelphie quand on m’a demandé Lucia et Gilda, cela me permettait de comprendre ce qu’étaient des rôles intenses, techniquement complexe. Ensuite j’ai pu chanter Léonora, Ariadne auf Naxos, Suor Angelica, émotionnellement j’ai appris énormément de choses aussi à chanter des grands rôles aussi long aussi puissants.
J’ai chanté aussi Frau Fluth dans Die lustigen Weiber von Windsor (de Otto Nicolai), et je me souviens que j’étais jeune et j’avais dit à mon père « comment je vais faire pour chanter ce rôle en entier ? je ne vais jamais tenir physiquement » et en fait ça s’apprend, ça se travaille, c’est comme un sport, le tennis qui est très exigeant, c’est la même chose.
Il faut rester dans le plaisir, dans la liberté mais si on veut progresser ce n’est pas en claquant des doigts et c’est malheureusement un peu le cas de la très jeune génération qui voudrait tout faire à l’instant t et du coup on n’attend plus de prendre le temps de progresser.
Pour Senta, j’ai demandé son avis à Annick Massis, à mon entourage, car je travaille en équipe ! Elle m’avait dit « si on le travaille bien, ça ira » et puis on est dans une conjoncture où il faut bien réfléchir avant de refuser un engagement ! On n’a pas toujours le choix !
Mais en travaillant avec Annick, cela m’a permis de faire un bond technique et de me sentir à l’aise grâce à ce rôle de Senta. J’avais déjà chanté Ariadne à Naxos en allemand mais c’était durant mes études à Philadelphie donc ce n’était pas tout à fait la même chose. J’avais aussi été finaliste du concours Mahler à Genève face à Marina Viotti qui a emporté le premier prix. C’était aussi un répertoire entièrement basé sur le Lied allemand.
J’ai été rappelée une deuxième fois pour chanter Senta, c’était à Coburg, au Landestheater, toujours en Allemagne, et mon agent m’a téléphoné alors que j’étais sur les pistes de ski ! J’ai dévalé, le lendemain j’ai filé à Coburg en Flixbus, j’ai chanté ce soir-là et à nouveau dix jours après, car la titulaire était à nouveau malade.
Du coup je suis capable de chanter dans les trois répertoires, français, allemand, italien. Mais cela reste difficile car nous sommes finalement très nombreux, tous talentueux et nous avons tous envie de travailler ! C’est un métier passion donc tout le monde donne tout.
Oui c’est vrai, la situation n’est pas très bonne pour les jeunes chanteurs. Il y a beaucoup d’incertitude et de précarité mais à la question souvent posée l’opéra est-il pérenne ? je répondrai : oui, je pense que oui, je ne suis pas pessimiste. L’art lyrique existe depuis plusieurs siècles, il ne va pas disparaître du jour au lendemain, il fait partie de notre patrimoine !
Quand j’étais à Philadelphie c’était un peu ce système. On apprenait tous les rôles finalement, on est sur scène, on chante. J’ai fait cela pendant 4 ans.
En audition on entend parfois « il faudrait qu’elle chante davantage » mais comment faire ?
Pour revenir à cette histoire de déclin de l’opéra, une des réponses c’est l’éducation des jeunes, l’approche de l’opéra dès l’enfance. L’opéra fait partie de notre patrimoine. Il faut que cela semble accessible à tous et toutes ! Il faut que ce soit un spectacle naturel. Il faut arrêter nous aussi avec une certaine vision élitiste que nous entretenons parfois. Je voulais travailler sur des thèmes de type : pourquoi a-t-on honte de parler de cette musique et inversement ?
Je citerai ce jour où, membre de la maitrise des Hauts-de-Seine, j’espère pouvoir enfin chanter en soliste dans le « Gloria » de Vivaldi, dans le duo du « Laudamus te ». J’étais déjà pilier de pupitre, je déchiffrais très bien et ma voix portait loin. J’avais été désignée pour assurer la partie solo lors de la Générale. Tous mes amis, ma famille est présente et tout le monde pense comme moi, que je vais enfin chanter en soliste pour la représentation. D’autres choristes étaient également capables de chanter en solo et c’est lors du raccord que le chef d’orchestre désigne les heureuses élues. Il appelle Claire et Rosalie (ma copine). Je m’avance persuadée qu’il s’agit de moi mais une autre Claire m’a devancée, une choriste qui chantait tout le temps en solo, et je retourne dans le chœur, affreusement déçue…et même un peu traumatisée !
Je reste évidemment disponible pour toute invitation à faire du jumping pour assurer un rôle même à la dernière minute et mon répertoire est suffisamment large et solide pour cela. Mais bon, on espère toujours avoir plus souvent des rôles principaux où l’on aura été choisie comme titulaire même si, nous les jeunes chanteurs, ne refusons rien a priori. J’en profite pour souligner que notre métier exige une grande patience. Personne n’arrive au sommet sans de multiples étapes.
Et j’ai encore un engagement de cover, cette fois pour une création mondiale, l’opéra « Medusa » composé par Iain Bell (sur un livret de Lydia Steier), où je suis la doublure de Mary Elizabeth Williams (dans le rôle d’Athéna), la soprano qui avait chanté Isolde à Bastille récemment.
Au moins j’aurais appris un rôle nouveau et nous ne serons pas nombreuses à le connaître pour d’éventuelles reprises ! C’est une création, si elle est malade (ce que je ne lui souhaite pas, bien sûr), c’est forcément moi et je serai la deuxième personne à connaitre le rôle.
C’est un peu mon entrée en Belgique puisque j’ai aussi un projet de rôle, titulaire cette fois, à l’Opéra royal de Wallonie à Liège, une création, mais là je ne peux pas en dire davantage car c’est pour la prochaine saison…
Par ailleurs j’autoproduis des concerts en quelque sorte avec l’école de ma mère et un partenaire qui est le violoniste-pianiste-compositeur (et arrangeur) Aymeric Gracia, avec lequel je forme un « duo magique » (c’est l’appellation qu’ont donné ceux qui viennent nous écouter depuis dix ans). Notre répertoire est le plus varié possible, airs d’opéra, de zarzuela, mélodies française, Lieder allemands, bref un peu de tout !.
Notre prochain concert a lieu le 26 mars à l’Espace Bernanos, dans le quartier de Saint Lazare à Paris.
Et notre projet commun est de réussir à enregistrer un CD !
On va également redonner la neuvième de Beethoven à Ramatuelle cet été.
Toujours envie de chanter beaucoup de rôle, Verdi, Puccini, Donizetti, Bellini aussi !
Et Wagner pour la santé vocale, il faut alterner entre les répertoires ce qui permet de garder la fraicheur de la voix. Wagner m’intéresse beaucoup et je me sens capable désormais de chanter d’autres rôles et peut-être un jour Isolde, rôle dont je rêve !
Le Bel canto est une grande discipline qui permet de garder les qualités de la voix, des muscles de la vocalité,
En ce moment j’apprends Abigaille (Nabucco), cela reste très bel canto, j’adore ce genre de nouveau répertoire.
Comme vous voyez je ne me décourage pas du tout bien au contraire ! C’est un beau métier et je l’aime !
Photos : © Anne Bied