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De Lully à Berlioz, une soirée d’élégance, très française, au Théâtre des Champs-Élysées

par Thomas Cepitelli
14.03.2026

Au Théâtre des Champs-Élysées, l’Orchestre de chambre de Paris retrouvait le chef russe Maxim Emelyanychev pour une soirée entièrement consacrée au répertoire français, avec la mezzo-soprano Stéphanie d’Oustrac en invitée.

Le programme faisait dialoguer les siècles : le baroque orchestral de Jean‑Philippe Rameau et de Jean‑Baptiste Lully répondait aux raffinements du XIXᵉ siècle avec Hector Berlioz et Gabriel Fauré. Au cœur de la soirée, le cycle des Nuits d’été offrait à la chanteuse un écrin idéal, tandis que les pages orchestrales – notamment extraites de Pelléas et Mélisande – dessinaient un parcours sensible dans l’histoire de la musique française, entre élégance, couleur et poésie sonore.

Un voyage dans la tradition française

Conçu comme un véritable diptyque historique, le programme faisait dialoguer le baroque français et la sensibilité romantique. Les suites tirées des œuvres de Jean‑Philippe Rameau – notamment Les Indes galantes – et de Jean‑Baptiste Lully avec Le Bourgeois gentilhomme rappelaient combien la musique française naît d’un théâtre des gestes et des danses. Ces pages, pleines d’élan rythmique et de couleurs orchestrales, trouvaient sous la baguette de Maxim Emelyanychev une vitalité presque chorégraphique : attaques nettes, textures claires, sens aigu de l’articulation.

À ces pages baroques répondaient deux monuments du XIXᵉ siècle. L’un des moments les plus marquants de la soirée venait de la musique de scène de Pelléas et Mélisande de Gabriel Fauré. Composée en 1898 pour accompagner la pièce symboliste de Maurice Maeterlinck, cette partition – bien trop rarement jouée – précède de quelques années l’opéra que consacrera plus tard Claude Debussy au même sujet. Fauré y déploie un langage d’une grande subtilité, où l’orchestre suggère davantage qu’il ne décrit, fidèle à l’atmosphère mystérieuse et presque irréelle du drame. On pourrait parler ici de véritables paysages mentaux : chaque ligne mélodique semble inviter l’auditeur à une rêverie intime, à un voyage intérieur.

La suite orchestrale tirée de cette musique de scène en condense les moments les plus marquants. Elle s’ouvre par un prélude d’une douceur presque brumeuse, où les cordes esquissent un paysage sonore suspendu. Vient ensuite la célèbre Sicilienne, peut-être la page la plus connue de l’œuvre : une mélodie souple et élégante, portée par un balancement rythmique délicat qui évoque à la fois la danse et la nostalgie. Sous la direction de Maxim Emelyanychev, l’Orchestre de chambre de Paris en faisait ressortir toute la transparence : bois expressifs, cordes aériennes, équilibres lumineux.

 

Le dernier mouvement, La Mort de Mélisande, constitue sans doute le sommet émotionnel de la suite. Fauré y déploie une écriture d’une sobriété bouleversante : la ligne mélodique avance lentement, presque retenue, tandis que l’orchestre tisse autour d’elle un voile sonore d’une grande délicatesse. Rien de spectaculaire ici : la musique semble peu à peu s’effacer, comme si le drame se dissolvait dans une lumière crépusculaire. On ne sait plus très bien si l’on entend encore des notes, ou si l’on commence à les imaginer soi-même.

Dans cette page comme dans l’ensemble du programme, Maxim Emelyanychev confirmait son affinité avec le répertoire français. Sa direction, à la fois précise et très vivante, privilégiait la clarté des textures et la mobilité des lignes. L’orchestre répondait avec souplesse, révélant toute la richesse de ces couleurs orchestrales.

Les Nuits d’été, écrin pour une voix

Le cœur du concert revenait néanmoins aux Les Nuits d’été de Hector Berlioz, cycle composé en 1841 sur des poèmes de Théophile Gautier avant d’être orchestré quelques années plus tard. Ces six mélodies constituent de véritables miniatures symphoniques où se mêlent rêve, mélancolie et fièvre romantique. On se souvient évidemment de l’interprétation historique de Régine Crespin, qui demeure une référence pour beaucoup d’auditeurs.

 

La présence de Stéphanie d’Oustrac s’y révélait idéale… mais pas totalement irréprochable. La mezzo-soprano, que l’on a récemment applaudie dans le rôle de Carmen à l’Opéra national de Paris, est une familière de ce répertoire. Elle possède cette diction limpide et ce sens du mot qui font la noblesse de la tradition française du chant. Son timbre chaud épouse avec naturel la poésie de Gautier, tandis que la ligne vocale conserve une élégance constante.

Les aigus, projetés avec aisance, possèdent cette lumière expressive qui sert particulièrement des pages comme Le Spectre de la rose. Le léger vibrato qui parcourt certaines lignes mélodiques prend parfois une place importante, envahissant l’espace sonore sous la coupole Art déco du théâtre.

En revanche, la chanteuse apparaît plus fragile dans le registre grave : certaines phrases de Sur les lagunes ou d’Absence semblent chercher leur assise, la projection s’y faisant plus discrète. Cette relative fragilité n’enlève toutefois rien à l’intensité de l’interprétation ; elle accentue même par moments la dimension intime et mélancolique du cycle. Debout, les yeux fermés, élégante dans son pantalon noir et son chemisier rouge, Stéphanie d’Oustrac semblait nous inviter à entrer dans une communion presque contemplative avec la nature.

Autour d’elle, l’Orchestre de chambre de Paris accompagnait avec une grande délicatesse. Sous la direction de Maxim Emelyanychev, les équilibres demeuraient d’une transparence exemplaire : bois expressifs, cordes souples, respiration commune entre orchestre et voix.

Lully et l’envie de danser

La seconde partie du concert s’ouvrait sur des pages de Jean‑Baptiste Lully, figure fondatrice de l’opéra français au XVIIᵉ siècle et compositeur favori de la cour de Louis XIV. La musique présentée était tirée du Le Bourgeois gentilhomme, comédie-ballet créée en 1670 sur un texte de Molière.

Cette œuvre mêlant théâtre, danse et musique constitue l’un des exemples les plus emblématiques de la collaboration entre Molière et Lully. La partition enchaîne danses, marches et divertissements qui participent pleinement à la satire sociale imaginée par l’auteur : celle d’un bourgeois rêvant d’accéder aux codes raffinés de la cour.

 

Sous la direction de Maxim Emelyanychev, l’orchestre en faisait ressortir toute la vitalité rythmique. Les danses — gavottes, menuets ou marches — retrouvaient leur caractère presque chorégraphique. À tel point que l’on aurait presque imaginé le public de l’avenue Montaigne abandonner sa réserve habituelle pour battre la mesure ou esquisser quelques pas.

Le chef lui-même participait largement à cette effervescence : passant de la direction au clavecin, du clavecin à la flûte à bec, puis au tambour, esquissant au passage quelques pas de danse. Véritable homme-orchestre, cheveux au vent, Emelyanychev offrait là un moment de pur bonheur musical.

Rameau, l’audace baroque

Le concert s’achevait avec Jean‑Philippe Rameau, qui pousse quelques décennies plus tard l’art orchestral français vers une richesse et une audace nouvelles. Les pages choisies dans Les Indes galantes témoignent de cette évolution spectaculaire du langage musical au XVIIIᵉ siècle.

Créé en 1735 à l’Académie royale de musique, cet opéra-ballet propose une succession de tableaux exotiques situés en Turquie, au Pérou, en Perse ou en Amérique. Derrière ce décor imaginaire se déploie une partition d’une invention orchestrale remarquable. Rameau multiplie les contrastes, les couleurs et les effets rythmiques, donnant à l’orchestre un rôle bien plus affirmé que chez ses prédécesseurs.

La célèbre Danse des Sauvages, donnée en bis, en est l’exemple le plus frappant : rythmes incisifs, harmonies audacieuses, énergie irrésistible. Le plaisir semblait partagé entre la scène et la salle.

 

Dernier moment de la soirée, la délicieuse Rêverie de Marin Marais – compositeur injustement trop rarement joué – plongeait le public dans un état de grâce suspendu.

Tout au long du concert, l’Orchestre de chambre de Paris confirmait son affinité avec ce répertoire sous la direction vive et précise de Maxim Emelyanychev. De la danse stylisée du baroque aux climats suspendus de Fauré, en passant par les couleurs orchestrales de Berlioz, se dessinait un portrait sensible de la musique française : un art de la clarté, du raffinement et de la nuance.

Dans l’acoustique toujours généreuse du Théâtre des Champs-Élysées, cette soirée apparaissait finalement comme une promenade lumineuse à travers trois siècles de création musicale — un hommage vibrant à une tradition dont l’orchestre parisien demeure l’un des plus élégants ambassadeurs

© Jean-Baptiste Millot