Le festival Classiquicime a mené Cult.news à Megève, une voyage musical qui nous a permis d’en savoir plus sur la vie d’Hervé Niquet d’entendre son Concert spirituel dans du Mozart et du Haydn sacrés, d’assister à une nuit de piano à l’on a découvert Saski Giorgini et retrouvé avec joie Lise de la salle et aussi de nous plonger dans l’art de vivre mègevan.
Alors que nous avons découvert la veille la salle de concert du Palais Megève, la journée ensoleillée de ce deuxième jour de Classiquicime est propice à entrer dans la partie sportive de cet immense complexe (30 000 m² de surface, c’est le plus grand des Alpes). Le bâtiment renferme en effet plusieurs piscines, intérieures et extérieures, une patinoire, une salle d’escalade, des salles de sport et un spa avec un bassin balnéoforme où l’on peut se faire masser par l’eau en regardant la montagne. C’est donc auprès de mégevans et mégevannes que nous commençons cette journée tout à fait « Cult » par un cours d’abdominaux et un autre de pilates. Après 14h, avec l’ouverture de l’espace de balnéothérapie, il nous sera possible de boire une tisane et de se tremper dans l’eau des montagnes bouillonnante… Mais pour l’heure, nous avons rendez-vous avec un immense chef d’orchestre que nous avons eu le plaisir d’interviewer il y a peu (lire notre article)…
C’est sur au Rooftop Restaurant de l’historique Grand hôtel Soleil d’or, à la fois couvert et ouvert sur la ville et ses montagnes, que la journaliste Anna Sigalevitch demande au chef d’orchestre Hervé Niquet de raconter quasiment toute sa vie… en une heure ! Le Fondateur du Concert Spirituel est en pleine forme : bavard, drôle et irrévérencieux, il nous raconte sa vie de self made-man. Né à Abbeville dans la Somme dans une famille d’agriculteurs, il doit son initiation à la musique à une mère aux ambitions sociales légitimes, mais qui choisit semble-t-il une professeure de piano terriblement mauvaise. Du coup, il apprend seul avec la méthode Rose. Il dit : « la musique, c’est des mathématiques, ce n’est pas difficile ». Il poursuit ses études musicales à où il fait une rencontre décisive de la professeure de piano Marie-Cécile Morin, proche de François Samson et de Maurice Ravel. En parallèle, il lit tout et fait acheter à son grand-père un kit de clavecin qu’il monte lui-même (il en réalisera huit). Il commence la danse à 16 ans et, venu vivre à Paris, pour gagner son pain il devient accompagnateur de classes de danse, mais aussi musicien au brunch du Ritz où il croise de nombreuses personnalités dont Elton John. Anna Sigalevitch lui fait aussi parler du Concert Spirituel historique, qui a permis des récitals innovants au 18e siècle, de son rapport aux partitions et du travail de recherche qu’il mène depuis toujours, notamment sur la musique française. Le Maestro règle au passage son compte à la musique contemporaine d’aujourd’hui, bien en deçà selon lui de ce qui se faisait il y a quarante ans. Enfin, il présente évidemment le programme du concert de 17h30 qui entremêle des messes brèves de Mozart et des pièces sacrées des Haydn. Mais avant de plonger dans ce concert sacré et dans La Nuit du piano qui est au menu de Classiquicime, il est l’heure de visiter Megève !
Avant de devenir une Station de ski de 1113 m d’altitude, Megève avait été repérée pour deux types de raisons : ses sanatoriums, mais aussi en tant qu’endroit propice à la création d’un calvaire sur le modèle du Mont Sacré au Piémont.
Lieu de pèlerinage dès la fin du XIXe siècle, avec un chemin de croix passant par 14 chapelles et oratoires entièrement refaits, où l’on trouve aussi en été des jardins partagés et des randonnées organisées par la mairie. Ce calvaire ouvre sur de nombreuses promenades balisées et offre l’une des plus belles vues du village et des montagnes, ainsi qu’un point de vue imprenable pour le coucher du soleil. A noter : au début de son ascension, le restaurant Le refuge du Calvaire, propose une carte traditionnelle de montagne : raclette au fromage traditionnel ou au brézain (fromage fumé), fondue, agneau de la région de Cordon — et un menu à 26 euros entrée, plat et dessert, dans un cadre tout à fait chaleureux.
Les grandes heures de Megève commencent quand la baronne Noémie de Rothschild – qui voulait créer « un Saint-Moritz français » tombe sous le charme et commence à développer la station. En 1926, elle passe commande à l’architecte Henri-Jacques Le Même d’« un chalet qui ressemble aux fermes du pays » mais qui soit aussi chic et cosy. C’est ainsi que naît le « chalet du skieur » avec un intérieur très confortable, de grandes fenêtres ouvertes sur les paysages, une cheminée, un porche abrité des tempêtes, un ski-room et un sous-sol réservé aux domestiques. L’extérieur est chaque fois différent, avec des boiseries et des fenêtres colorées. Plus de 200 chalets sont signés Le Même à Megève, certains sont habités par des locaux depuis longtemps, et c’est vraiment une attention à avoir en se promenant dans Megève que de reconnaître la signature de l’architecte qui a donné une véritable identité architecturale au village.
Même s’il y a encore beaucoup de neige ce dernier week-end du mois de mars, le domaine skiable de Megève ferme le 6 avril. Et cela n’entrave en rien le tourisme. Chaque vendredi matin, le marché traverse littéralement tout le village avec des produits locaux (saucisson, miel … ) et d’autres moins (vestes colorées d’été). A partir de la fin de matinée, c’est la Grande Braderie qui s’anime. Elle dure trois jours, jusqu’à dimanche 28 mats et marque elle aussi la fin de la saison, avec des Portiques devant les boutiques et des articles soldés de 40 à 75 %, aussi bien dans des boutiques locales (et il y en a baucoup que dans des enseignes comme Maje, Hugo Boss, ou Ba&sh.
C’est devant la superbe porte de sa boutique dessinée par Le Même que nous rencontrons Antoine Allard, troisième génération à diriger la Maison AAllard, qui célèbre cette année ses 100 ans. AAllard a inventé le fuseau, qu’on appelait alors « le pantalon sauteur », et continue de créer ses propres collections à partir de fibres nobles sélectionnées notamment en Italie. Chaque pièce est numérotée car tout est produit en petites quantités et les collections sont renouvelées chaque saison. Une identité marquée et une qualité unique qui fidélise la clientèle : « Aujourd’hui j’habille les petits-enfants des clients de mon grand-père », explique Antoine Allard avec joie et fierté. Et alors qu’AAllard ne fait pas de soldes dans l’année, la maison participe à la Grande Braderie avec une grande tente où les fins de séries de la maison partent à prix réduits.
Cet événement majeur crée l’affluence : dans l’après-midi, stoppeurs et calèches à l’ancienne affluent sur la place. Une preuve que Megève vit à l’année. « Il y a une nouvelle génération de commerçants dans la trentaine, avec la volonté d’ouvrir à l’année », confirme Émilie Piriou, de Megève Tourisme. Certains hôtels, comme le Novotel, restent ouverts toute l’année et proposent dès la semaine prochaine des brunchs de Pâques. Ce petit village de montagne compte 2 900 habitants à l’année, et les jeunes de tous les villages voisins y convergent car Megève possède non pas un mais deux collèges. La ville est aussi un point d’attraction avec de nombreux événements sportifs, culturels, familiaux et gastronomiques tout le long de l’année : autour du cheval avec le Jumping équestre, du ski avec les événements de ski freeride, évidemment Classiquicime mais aussi plusieurs festivals de jazz en été, et en octobre, Toquicimes, festival de cuisine de montagne qui attire chaque Toussaint un public familial nombreux.
Quand on entre dans l’église, elle est déjà pleine. Hervé Niquet, élégant et charismatique dans sa veste noire et dorée, mène son ensemble et ses vingt chanteurs et chanteuses resserrés dans le chœur de l’Eglise avec une jubilation communicative qui gagne toute la salle. Le programme entremêle deux Messes brèves que Mozart a écrites dans sa jeunesse, des motets et chants sacrés de Johann Michael Haydn et Joseph Haydn. Et c’est une plongée tout en douceur dans une matière profondément spirituelle. Très vite, une jubilation communicative circule entre les musiciens et la salle : le chef lance à plusieurs reprises un chaleureux « Bravi » à ses troupes, comme pour partager avec nous la joie du travail accompli. Il interrompt le flot musical avant la Messe en ré majeur pour nous partager ses souvenirs de jeunesse à propose de cette oeuvre. Une madeleine de Proust que nous accueillons avec gourmandise. Avec générosité et délicatesse le bis de l’Ave verum corpus vient envelopper l’église et nous laisse un peu en lévitation.
Sur la scène du Grand Palais, Emmanuel Dupuy présente la nuit du Piano de Classiquicime. Cette année elle est 100 % féminine avec des récitals de la pianiste italo-néerlandaise, lauréate du Concours international Mozart de Salzbourg en 2016, Saskia Giorgini et de la pianiste française précoce qu’on suit depuis vingt ans Lise de La Salle. Une nuit d’autant plus féminine, que Saskia Girogini a proposé aux cotés de Enescu, Ravel et Debussy des pièces de Mel Bonis et Lili Boulanger, femmes compositrices que l’on redécouvre de plus en plus et que l’on connait mieux. La soirée se passe donc autour d’un Steinway, avec zéro partition, les deux artistes ayant tout appris par coeur. Avec deux univers très différents : le contraste entre les répertoires et les interprètes était saisissant : la première heure de cette nuit du Piano nous plonge à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. Saskia Giorigini est très concentrée comme si elle était seule au monde avec l’instrument et elle ne s’interrompt pas une seconde : elle enchaîne les pièces l’une après l’autre avec une technicité et une maîtrise impressionnantes. Et nous parle tout à la fin pour nous présenter son « encore » : « Les chemins de l’amour » de Poulenc. Après vingt minutes de pause, quand Lise de Lassale en rouge et noir s’assied devant le piano, dès les premières notes de Chopin, on entre dans un tout autre univers : romantique, passionné, et quand les doigts courent sur le clavier, on a l’impression que c’est tout le corps de la soliste qui s’enfonce sur certaines parties plus sombres de la pièce et de notre âme. Elle se lève pour nous saluer entre chacune des quatre oeuvres et semble prendre une immense respiration méditative après la Cantate d’amour de Liszt, pour s’engouffrer avec une endurance et une expressivité unique dans sa monumentale Sonate en si mineur.
Après le concert, nous nous sommes joints aux artistes et aux organisateurs pour suivre une dégustation qui accordait tout un souper aux bulles du champagne Perrier-Jouët. Une aventure gustative majeure, relevé par le chardonnay et qui a commencé par un flash visuel : un centre de table floral vert et blanc. Il s’agissait de rendre hommage au couple fondateur de la maison Perrier-Jouët qui étaient botanistes. Il était aussi question de fêter le printemps ainsi que les fameuses cuvées Belles époque de la maison qui existent depuis 1964 et la découverte d’anciennes bouteilles de1902 de brassée d’anémones japonaises dessinées par le maître de l’Art Nouveau, Emile Gallé. Avec Itzel Cachot de la maison de Champagne comme maîtresse de cérémonie et en cuisine, Roberto Pagliuca, le Chef des cuisines du Soleil d’Or et second du Chef étoilé du restaurant Mareluna au Château de Théoule, Roberto Pagliuca, nous avons bu des millésimes et des cuvées allant jusqu’à 2007. Notre favori ? le Blanc de blanc 2007 aux bulles fines et aux accents vineux avec des arômes de fruits confits. Un accord génial avec le croquant d’une asperge verte confite à l’ail noir et sauce miso. Et notre guide nous a convaincu.e.s qu’on pouvait accorder du champagne rosé avec le dessert: le « Belle époque » 2014 mettait en avant l’acidité du yuzu et le fondant de la poire qui se sont glissés dans le blanc de notre Mont-Blanc.
C’est ainsi que se termine notre folle journée de Classiquicime à Megève, le festival se poursuit jusqu’au dimanche 29 mars avec une Nuit Russe et un magnifique concert de Clôture.
Visuels : YH