Ce dimanche de Pâques, le Grand Théâtre de Provence accueille le pianiste Bertrand Chamayou et Les Siècles, sous la direction de Jakob Lehmann, dans un ambitieux programme réunissant les Concertos n° 1 et n° 2 pour piano de Franz Liszt et les extraits de Tristan et Isolde et de Parsifal de Richard Wagner. Un pari réussi !
Formation unique au monde, les Siècles jouent chaque répertoire sur les instruments historiques appropriés, afin de se rapprocher le plus possible d’une interprétation d’époque. L’ensemble est dirigé par un jeune chef berlinois, Jakob Lehmann, réputé pour ses interprétations historiquement informées. La convergence de ces deux approches est prometteuse et les spectateurs ne seront pas déçus. On est immédiatement séduit par la souplesse et l’expressivité du geste, la précision de la lecture et le sens du contraste que Lehmann apporte à ces deux morceaux emblématiques de Tristan et Isolde. La disposition de l’orchestre sur scène – les violons de chaque côté, les altos et les violoncelles au milieu et les contrebasses au fond – donne à Wagner une rondeur lumineuse d’une rare beauté.
Écrit entre 1857 et 1859, l’opéra sur l’amour et la mort, Tristan et Isolde, serait inspiré par la passion impossible que Wagner portait à la poétesse Mathilde Wesendonck, l’épouse de son logeur et mécène, Otto Wesendonck. La séquence instrumentale « Prélude-Liebestod », d’une durée d’exécution de 18 minutes, a été créée à Vienne le 27 décembre 1863, sous la direction de Wagner, sans la soprano, et deux ans avant la création de l’opéra lui-même. L’exemple parfait de l’audace harmonique wagnérienne, qui défie le cadre de la tonalité, Tristan et Isolde est un chef-d’œuvre d’une actualité incontestable. Nietzsche l’a appelé la « volupté de l’enfer » et l’on chercherait en vain un meilleur condensé.

Le « Prélude » commence comme un murmure, distant et menaçant, tel un messager apportant une missive dévastatrice, pour évoluer avec limpidité en grondement tragique, alors que « Liebestod » (« mort d’amour »), le célèbre aria d’Isolde mourante, marque l’apogée du romantisme tardif, voire l’annonce de l’atonalité. Les Siècles, sous la baguette de Lehmann, dessinent l’arc dramatique qui débute et se termine par « l’accord de Tristan », avec une tension empreinte de passion mortifère, sans la moindre concession ni sur la transparence ni sur la précision. Tout est remarquablement équilibré : le motif du duo de l’acte II (« Liebesnacht », « nuit d’amour »), où Tristan et Isolde se promettent de réaliser leur amour par la mort, la réapparition du motif du désir, où l’orchestre y monte en un immense crescendo jusqu’à l’aigu, avant de jouer le motif de la dernière consolation diminuendo, et la conclusion suspendue qui marque le dernier souffle d’Isolde.
Les Siècles, sous la direction de Lehmann, relèvent les couleurs inconventionnelles du « Prélude-Liebestod » avec beaucoup de nuance. Les instruments d’époque, notamment les violoncelles, les cors, les clarinettes et les bassons qui introduisent le premier thème, offrent un son chaleureux et soyeux, admirablement mis en valeur par la direction rigoureuse de Lehmann, qui n’hésite pas à appuyer les tensions de cette formidable mise en scène du désir par Wagner.
Le programme se poursuit avec les deux Concertos pour piano de Liszt. Le premier, le plus connu, a été composé pendant plus de vingt ans, entre 1830 et 1853. Liszt, qui – telle une star de rock aujourd’hui – a été adulé et acclamé sur toutes les scènes européennes jusqu’à sa retraite en tant que pianiste professionnel en 1847, a créé son premier concerto pour piano à Weimar en février 1855 sous la direction d’Hector Berlioz. D’une durée relativement brève d’une vingtaine de minutes, le Concerto n° 1 compte parmi les concertos pour piano les plus joués du répertoire romantique. Liszt divise son concerto en quatre sections – ouverture rapide, section lente, scherzo et finale – mais elles sont jouées sans interruption. Cette innovation compositionnelle permet de construire un morceau à partir d’un petit nombre de motifs.

Par exemple, les sept notes initiales, énoncées de manière péremptoire par tout l’orchestre, seront suivies de l’entrée torride du piano dans une longue et hasardeuse cadence que Chamayou exécute avec brio. Contrairement à la tradition des concertos de piano du XIXe siècle, Liszt ne fait pas alterner l’orchestre et le piano, avec de longues séquences attribuées à chacun, mais il intègre le piano et l’orchestre et utilise d’autres pupitres – flûte, clarinette et alto – de manière solistique. Le triangle au début du scherzo apporte une touche espiègle, qui a provoqué une vive réaction chez le critique viennois Eduard Hanslick. « Mais c’est là un concerto pour triangle ! » se serait-il moqué. Il y a aussi des passages orchestraux qui rappellent l’opéra italien du début du XIXe siècle, alternant avec une écriture pianistique d’un romantisme impétueux, notamment à la conclusion de l’Allegro maestoso.
Jouant sans partition sur un Pleyel de 1928, le pianiste toulousain nous offre une lecture fraîche et habitée de cette œuvre, maintes fois jouée : à la fois délicate et puissante, virtuose et profonde, tout comme l’écriture de Liszt. La particularité de l’instrument fait que les déferlantes fortissimo manquent d’élégance, mais c’est une merveille dans les nuances délicates et les arpèges aériens que Chamayou joue comme personne. De son côté, Lehmann maintient un bel équilibre entre l’orchestre et le piano. Le son chaleureux, tantôt fracassant, tantôt enveloppant, les Siècles accompagne et dialogue avec un piano virtuose, expressif et contrasté, entre une violence passionnelle et une poésie mélancolique. Cette dernière sera encore plus présente dans le Concerto n° 2 sombre et profond, au programme après l’entracte.
Liszt a écrit une première version de son Deuxième concerto entre 1839 et 1840, mais la dernière version date de 1861. Tout comme le Premier concerto, le Deuxième dure environ vingt minutes et est formé d’un mouvement divisé en six parties. Après l’exposition du thème dans l’Adagio, le scherzo évolue vers la partie la plus lyrique du concerto – Allegro moderato – avant d’enchaîner avec un Allegro deciso, virulent et virtuose, qui oppose le piano à l’orchestre dans un échange turbulent. Chamayou y démontre toute sa puissance, tranquille et déterminée, de quelqu’un qui n’élèvera pas la voix, mais ne laissera pas non plus le dernier mot à son adversaire. De son côté, les Siècles sous la baguette de Lehmann ne sont pas en reste et leurs tuttis déferlent comme une chevauchée des Walkyries.

Moins souvent joué que le Concerto n° 1, le n° 2 est pourtant un chef-d’œuvre et considéré comme l’une des œuvres les plus difficiles du répertoire pour piano. Contrairement au Concerto n° 1, qui accentue la virtuosité du soliste, dans le n° 2, le piano ne domine pas le matériau thématique, mais crée des variations surprenantes de pauses et de silences qui entraînent le public dans des métamorphoses thématiques. Chamayou exécute les passages extrêmement techniques et des mouvements d’une rapidité vertigineuse, avec une aisance déconcertante, et révèle des contrastes kaléidoscopiques de la partition, avec l’habileté d’un coloriste particulièrement raffiné. Bertrand Chamayou, conclut cette prodigieuse performance avec un gentil petit bis, la Berceuse de Liszt, comme un rappel du triangle moqueur du Premier concerto, et quitte la scène sous un tonnerre d’applaudissements.
La soirée aurait pu s’arrêter là. Mais on poursuit avec Parsifal, comme si les concepteurs tenaient à nous faire vivre l’expérience transformatrice de la musique jusqu’au bout. En même temps, ce n’est sans doute pas un hasard. 40 ans d’amitié et de collaboration musicale liaient Franz Liszt et Richard Wagner, malgré la rupture qu’a provoquée la relation entre Wagner et Cosima, la fille de Liszt, entamée en 1865. Liszt ne pouvait pas cautionner le divorce de sa fille, mariée au baron Hans von Büllow, qu’elle divorcera en 1870 pour épouser Wagner, dont elle avait déjà trois enfants. Les deux amis se sont rabibochés en 1872 et, après la mort brutale de Wagner d’une crise cardiaque le 13 février 1883, Liszt assistera, déjà très malade, à une représentation de Parsifal puis à une de Tristan à Bayreuth, où il mourra le 31 juillet 1886.
Parsifal, la dernière œuvre de Richard Wagner, est l’aboutissement d’une vie. C’est à Dresde, en 1845, que Wagner lit le poème Parzival de Wolfram von Eschenbach, la première source de cette œuvre d’art totale. Le mythe d’inspiration place le moment clé à ce jour du Vendredi Saint de 1857 dans le jardin de la propriété des Wesendonck à Zurich, que Wagner décrit dans son récit autobiographique, Ma Vie : « Je m’éveillais pour la première fois avec le soleil le jour du Vendredi Saint : le jardin était verdoyant, les oiseaux chantaient. »

Son mécène, Louis II de Bavière, est enchanté par le projet, tandis que Nietzsche le rejette violemment. Dans son essai, Le cas Wagner, le philosophe reprochera à son ancien idole et ami de défendre « la régression dans l’obscurantisme chrétien malsain ». La création de Parsifal aura lieu à Bayreuth, le 26 juillet 1882, presque quarante ans plus tard. Anton Bruckner, Franz Liszt et Richard Strauss y assistent. Wagner impose l’exclusivité des droits d’exécution à Bayreuth, le théâtre pour lequel l’œuvre a été écrite, et interdit les applaudissements entre les actes afin de préserver l’émotion de la pièce.
Les Siècles et Jakob Lehmann ouvrent la séquence du Parsifal par le « Prélude » dans une ambiance de recueillement apaisé. Les instruments d’époque créent une sonorité profonde et riche que Lehmann sculpte avec la tendresse d’un amant attentionné. Les appels des vents auxquels répondent les cordes et la petite harmonie sont d’une solennité bouleversante. « Musique de transformation », qui suit, annonce l’entrée des chevaliers du Graal au Ier acte, majestueuse sur ces instruments allemands du XIXe siècle, et « L’Enchantement du Vendredi Saint » clôt le concert avec cet épisode contemplatif et solaire du dernier acte de Parsifal, qui traduit en musique la scène du jardin du Vendredi Saint chez les Wesendonck.
Visuels : © Caroline Doutre