Ce 18 novembre, la Maison de la Radio accueille le troisième concert du cycle dédié à deux géants du XXème siècle : Mieczysław Weinberg et Dimitri Chostakovitch. Mirga Grazinyté-Tyla dirige d’une main de maître l’Orchestre Philharmonique de Radio France et les solistes Mathilde Calderini, Gidon Kremer, Ausrine Stundyte et Alexei Botnarciuc pour nous livrer un brillant hommage à ce duo de compositeurs-amis.
Le Concerto pour flûte et orchestre à cordes n° 1 est dédié au flûtiste Aleksander Korneyev, qui créa l’œuvre au Conservatoire de Moscou en novembre 1961, sous la direction de Rudolf Barshai à la tête de l’Orchestre de Chambre de Moscou. Ouvre légère et énigmatique d’inspiration bartokienne, tour à tour joyeuse, sombre et angoissée, le Concerto pour flûte offre au soliste la démonstration d’une grande expressivité.
L’Allegro initial évolue dans ses rythmes répétés et, tel un moineau frétillant, la flûte pétulante de Mathilde Calderini semble survoler un paysage ténébreux dessiné par les cordes. Le Largo qui suit s’assombrit, comme une douloureuse réminiscence de la Seconde Guerre mondiale. Évoquant des forêts denses et oppressantes de sa Pologne natale, la mélodie est plaintive et mélancolique. Mathilde Calderini joue cette partition très personnelle avec un raffinement sonore enchanteur.

Le mouvement final, Allegro comodo, est imprégné de souvenirs plus joyeux d’avant-guerre ; des motifs klezmer que le père de Weinberg jouait dans les théâtres juifs de Varsovie. La séquence d’harmonies riches s’achève sur un finale virtuose que Mathilde Calderini exécute avec brio. Mirga Grazinyté-Tyla, qui a enregistré le Concerto pour flûte de Weinberg avec Deutsche Grammophon en 2022, dirige le Philharmonique et la soliste avec une douceur ferme et le résultat en est une interprétation tout en filigrane ; précise, subtile et fluide.
Le programme de la soirée se poursuit avec le Concertino pour violon, interprété par Gidon Kremer. Tout comme la cheffe lithuanienne, le violoniste letton a également beaucoup contribué à la redécouverte de l’œuvre de Mieczysław Weinberg. « Écouter et jouer Weinberg c’est nous rapprocher des valeurs justes. Ce n’est pas seulement beau, c’est très personnel et cela enrichit nos âmes », explique Kremer à son rapport à Weinberg dans une vidéo publiée par l’Orchestre Philharmonique de Radio France.
Kremer et Grazinyté-Tyla partagent une complicité manifeste autour de cette musique intensément intime de Weinberg. Pendant leur interprétation, ces deux champions de Weinberg échangent des sourires doux, révélateurs d’un bonheur intérieur. L’interprétation de Kremer est sincère, habitée, nourrie par une boussole éthique claire. On reproche parfois à Kremer un manque d’élégance sonore ou une certaine fragilité physique, mais c’est précisément cette humanité faillible qui donne à ce fabuleux concertino sa captivante personnalité. Une interprétation lisse de Weinberg serait l’équivalent musical d’une rhinoplastie chez Rosie di Palma : un crime.

Applaudi chaleureusement par un public conquis et rappelé trois fois sur scène, Gidon Kremer joue encore la Sérénade du compositeur ukrainien Valentin Silvestrov. Dans un français parfait, il dédie la pièce « à l’Ukraine qui souffre depuis des années de l’invasion russe ».
Chostakovitch écrit son avant-dernière symphonie en 1969 pour soprano, basse et ensemble de cordes avec percussions et la dédie à son ami, le compositeur britannique Benjamin Britten. La Quatorzième Symphonie a été créée à Leningrad le 29 septembre 1969 par l’Orchestre de Chambre de Moscou dirigé par Rudolf Barshaï avec Galina Vishnevskaya et Mark Réchétine.
Selon son biographe Krzysztof Meyer, « la Symphonie n° 14 est la première d’une série d’œuvres de Chostakovitch pouvant être interprétées comme un adieu à la vie ». L’œuvre sombre se décline en onze mouvements, chacun représentant un poème sur le thème de la mort. Comme l’indique sa biographe Elisabeth Wilson, Chostakovitch organise des textes de Lorca, Apollinaire, Rilke et Küchelbecker dans l’ordre qui ajoute à la symphonie « un drame narratif qui lui confère une unité globale et une dimension presque opératique ».

La basse moldave Alexei Botnarciuc ouvre le « De Profundis » sur le thème du Dies iræ sobrement avec une belle voix de basse lyrique qu’il déploie avec délicatesse et ferveur dans « À la Santé ». Il investit son timbre d’une bonne dose de sarcasme dans son éloquente interprétation de « Réponse des cosaques zaporogues au Sultan de Constantinople », le portrait grotesque et plein d’outrages et d’obscénités que Chostakovitch dresse de Staline sur un poème d’Apollinaire. Au fur et à mesure que les insultes se font plus recherchées, la musique s’élève pour atteindre son apogée sur les vers : « Ta mère fit un pet foireux / Et tu naquis de sa colique ».
Vêtue d’un haut violet – couleur de deuil dans la Rome antique – et d’une longue jupe noire, la soprano lithuanienne Ausrine Stundyte est visuellement pertinente avant même de déployer ses graves dramatiques et dans « Malagueña ». Très expressive physiquement et vocalement, elle module sa voix pour créer des ambiances poignantes dans « Suicide » et une tristesse infinie dans « La mort du poète » qui reprend le thème du Dies irae. Ses pianissimos sont tranchants, tels un bistouri qui s’enfonce dans la chair, et son interprétation du mal et du fatalisme dans « Les Attentives » est viscérale.
Les deux interprètes articulent le texte russe avec une clarté qui renforce la pureté resserrée de l’œuvre et leur duo dans « Conclusion » est d’autant plus saisissant que la voix sombre et puissante de Stundyte s’élève au-dessus de l’orchestre et de la basse, telle une âme qui passe de vie à trépas. Au pupitre du chef, Mirga Grazinyté-Tyla est concentrée, précise et efficace et le résultat est époustouflant. Les spectateurs enthousiastes ne peuvent que se réjouir de la récente nomination de Grazinyté-Tyla comme première cheffe invitée de l’Orchestre Philharmonique de France pour trois ans à partir de la rentrée 2026.
Visuels : © Christophe Abramowitz / Radio France