Dirigé par Andrew Manze, l’Orchestre Philharmonique de Radio France marie Purcell et Britten. Une soirée placée sous les auspices du plaisir de la musique et des mots.
Il arrive parfois qu’un concert commence avant même que la première note ne soit jouée. Hier soir, à la Maison de la Radio France, le public ne parlait que d’une chose, le changement de chef. En effet le Philar’ ne serait pas dirigé par l’immense John Eliot Gardiner mais par Andrew Manze. Un changement de chef intervenu au dernier moment qui n’aura en rien entaché la très grande réussite de la soirée. Ce léger déplacement des attentes allait finalement s’accorder à merveille avec l’esprit du programme d’une grande originalité, réunissant deux figures immenses de la musique anglaise : Henry Purcell et Benjamin Britten. Ce pourrait être les deux bouts d’un spectre de l’histoire de la musique d’Outre Manche. Deux compositeurs séparés par près de trois siècles, mais liés par une même exigence expressive, un même sens du théâtre et une manière singulière de faire chanter l’orchestre.
Le choix de rapprocher ces deux univers n’a rien d’anodin. Purcell, pilier du baroque anglais, et Britten, figure centrale du XXᵉ siècle, dialoguent ici à travers une succession d’œuvres qui semblent se répondre, s’éclairer mutuellement. Comment ne pas s’amuser à entendre les échos dans l’utilisation des cuivres, par exemple, ou encore des percussions. Dès les premières mesures, l’auditeur comprend que ce concert ne sera pas une simple juxtaposition de pages célèbres, mais une traversée cohérente, presque dramaturgique, de l’âme musicale anglaise.
Le concert s’ouvre sur deux œuvres (trop) brèves de Purcell : la Pavane en sol mineur et la Chaconne en sol mineur. Deux pages concises, mais d’une densité expressive remarquable, qui installent immédiatement un climat d’écoute attentive autant que sensible. La Pavane, d’abord, avance avec une retenue presque cérémonielle. Les phrases se déploient avec une élégance sobre, sans emphase, laissant respirer chaque cadence. L’équilibre entre les pupitres est d’emblée remarquable, et l’on est frappé par la cohésion des solistes, qui semblent écouter autant qu’ils jouent.
Un élément visuel attire rapidement l’attention : la majorité des instrumentistes jouent debout. Ce choix, qui peut paraître anecdotique, influe pourtant sur la perception sonore et scénique. Il y a là une énergie particulière, une disponibilité physique qui se ressent dans la précision des attaques et dans la souplesse des phrasés. L’ensemble paraît plus mobile, plus vivant, comme si la musique circulait plus librement entre les musiciens.
La Chaconne en sol mineur prolonge et approfondit cette impression. Le tempo, volontairement lent, installe une gravité presque méditative. Chaque variation semble pesée, creusée, comme si le temps se dilatait. Le thème obstiné, repris inlassablement, devient peu à peu une matière émotionnelle, un socle sur lequel se construit un discours d’une intensité croissante. Mais c’est surtout la toute fin de la Chaconne qui marque durablement les esprits. Les dernières mesures, reprises en écho, donnent l’impression d’un adieu murmuré. La musique semble se retirer d’elle-même, s’éteindre sans disparaître totalement, laissant derrière elle une trace, une résonance intérieure. Ce moment suspendu, d’une grande délicatesse, impose le silence bien après la dernière note.
Avec Les Illuminations de Benjamin Britten, le concert change de dimension, tout en conservant une profonde unité de ton. Composée en 1939, cette œuvre écrite pour ténor est ici donné pour la soprano Anna Prohaska. L’orchestre à cordes s’inspire de poèmes en prose d’Arthur Rimbaud. C’est avec cette œuvre qu’il entre pleinement dans une renversement total des règles poétiques. Le rapprochement entre le compositeur anglais et le poète français peut surprendre, mais il fonctionne ici avec une évidence saisissante. Britten trouve chez Rimbaud une matière brûlante, instable, traversée de visions et de contradictions, qu’il traduit en une écriture musicale d’une grande finesse.
La sélection des poèmes se révèle particulièrement judicieuse. Le parcours proposé offre une véritable dramaturgie, alternant moments d’exaltation, de mystère et de violence contenue. Britten ne cherche jamais à illustrer littéralement le texte ; il en capte plutôt l’énergie, les ruptures, les éclats. L’orchestre à cordes, d’une grande souplesse, se fait tour à tour diaphane, incisif ou presque menaçant.
La soprano, au centre de ce dispositif, livre une interprétation investie mais non exempte de fragilités. Certains aigus soulèvent en effet des doutes quant à la justesse, et l’équilibre avec l’orchestre n’est pas toujours idéal. À plusieurs reprises, la voix peine à émerger clairement, comme si elle se trouvait absorbée par la texture des cordes. Ces réserves n’entament cependant pas totalement la force de l’ensemble, tant l’intention dramatique reste perceptible.
Parmi les moments les plus marquants, le poème « Ville» retient particulièrement l’attention, notamment grâce au travail remarquable de la contrebasse. La qualité du jeu, la précision de l’articulation et la profondeur du timbre apportent à ce passage un statut particulier. La contrebasse ne se contente pas d’accompagner : elle devient un véritable personnage, une voix souterraine qui dialogue avec la soprano et donne à la ville rimbaldienne une dimension inquiétante, presque oppressante. Le texte est projeté en sous-titres, bien que chanté en français. C’est une excellente idée car la beauté des vers de l’homme aux semelles de vent prend toute sa dimension.
Après l’entracte, le retour à Purcell avec The Fairy Queen agit comme un retour à la légèreté. L’atmosphère se fait plus lumineuse, plus théâtrale aussi. Dès les premières mesures, la précision de la gestique du chef s’impose avec évidence. Chaque entrée est clairement dessinée, chaque nuance indiquée avec une lisibilité remarquable. Mais au-delà de la rigueur, c’est surtout la joie manifeste du chef à diriger cette musique qui frappe. Et à diriger ce si formidable ensemble qu’est l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Les sourires entre les musicien.ne.s, les applaudissements donnés aux collègues, l’enthousiasme communicatif contribuent à créer une dynamique collective palpable.
La soprano retrouve ici un terrain qui semble davantage lui convenir. Dans son interprétation de « Let me weep », elle livre un moment de grâce authentique. Cet air, bouleversant de simplicité et de profondeur, évoque inévitablement le célèbre « Lamento de Didon » de Didon et Énée, du même Purcell. La parenté expressive est évidente : même ligne descendante, même sentiment d’abandon, même manière de suspendre le temps. La soprano, cette fois, parvient à toucher juste, tant sur le plan technique qu’émotionnel, et l’auditoire se laisse emporter sans réserve.
La dernière œuvre du programme, Young Person’s Guide to the Orchestra signée Britten, vient couronner la soirée avec éclat. Ici, tous les pupitres sont mis à l’honneur, et l’on sent un orchestre pleinement engagé, attentif au moindre geste du chef. Les dialogues entre les instruments se font avec une précision jubilatoire, mais aussi avec une liberté qui témoigne d’un réel plaisir de jeu. Britten, souvent perçu comme exigeant, presque austère, révèle ici son goût pour la vivacité, le contraste, l’espièglerie voire l’ironie parfois. Le compositeur se saisit ici d’une ligne mélodique de Purcell et la déploie. Il l’offre à de jeunes oreilles avec un sens du partage jouissif.
Le chef semble s’amuser autant que les musicien.ne.s, et cette complicité se transmet immédiatement au public. Il y a dans cette conclusion une sensation de partage, comme si compositeur, interprètes et auditeurs participaient à un même élan. La musique circule, respire, s’anime, et chaque pupitre trouve sa place dans une architecture sonore parfaitement maîtrisée. D’un côté et de l’autre de la scène, des sourires.
Au terme du concert, l’orchestre est longuement ovationné. Les applaudissements, nourris et sincères, saluent autant la qualité de l’exécution que l’intelligence du programme. En réunissant Purcell et Britten, l’Orchestre de Radio France a offert bien plus qu’un simple concert : une traversée sensible de l’histoire musicale anglaise portée par des interprètes engagé.e.s et un chef inspiré. « J’ai seul la clef de cette parade sauvage» nous dit Rimbaud dans un des poèmes mis en musique par Britten. Ici chacun.e repart avec sa clé et des airs inoubliables en tête…
Photo : © Christophe Abramowitz