Ce 24 août à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny, Cecilia Bartoli clôt le festival de trois jours, organisé en hommage à Léonard Gianadda avec un récital d’airs d’amour. Gianadda avait souhaité marquer ses 90 ans avec un Festival Bartoli, mais il nous a quittés à 88 ans en 2023. La diva romaine a tenu son engagement avec un weekend de musique en sa mémoire.
Dans ses propos introductoires, Catherine Buser, chargée de programmation musicale, a rappelé que ce jour, Cecilia Bartoli se produirait pour la 40ème fois sur la scène de la Fondation Gianadda. Après une soirée lyrique le 22 août – Le Barbier de Séville – et le 23 août, une soirée de gala dédiée au bel canto italien, avec Nicola Alaimo et les Musiciens du Prince-Monaco, le Festival Cecilia Bartoli s’achève ce soir en toute intimité, avec le récital Canzoni d’amore. Le programme est celui souhaité par Léonard Gianadda. « En honorant sa mémoire avec sa musique favorite », écrit Cecilia Bartoli à l’attention du public dans le programme, « c’est sa longue et belle vie que nous honorons, dont nous nous réjouissons ».
Accompagnée par David Fray au piano, Cecilia Bartoli aborde les différentes expressions musicales de passion amoureuse, du baroque jusqu’au XXe siècle, au travers d’une sélection d’airs d’amour, parmi lesquels Lascia la spina de Händel et Cantate Arianna a Naxos de Haydn. Devant une salle comble – des spectateurs sont même assis sur les marches des deux escaliers – et dans une ambiance on ne peut plus chaleureuse, Cecilia Bartoli chante son amour pour son ami Léonard Gianadda, pour ce lieu où elle revient depuis des décennies, pour son public fidèle et pour sa mère, la soprano Silvana Bartoli, assise au premier rang.
« Tout a commencé professionnellement, puis c’est devenu une histoire de fidélité, d’amitié, d’amour avec la Fondation Gianadda », raconte Cecilia Bartoli sur les ondes de la RTS. Après une rencontre avec le mécène Léonard Gianadda en 1996 à Zurich, celui-ci l’invite à Martigny et elle « tombe amoureuse de la région et de l’institution ». Cecilia Bartoli, qui habite près de Zurich, revient régulièrement à Martigny : pour y lancer ses tournées, pour y présenter l’exposition Maria Malibran et son CD Maria, ou encore pour marquer les différents moments forts dans la vie de son ami Léonard Gianadda (son 75ème anniversaire le 23 août 2010) ou de sa fondation (le 40ème anniversaire en 2018).
Quand Gianadda s’est pris le pied sous la roue de la Lamborghini de son ami Christian Constantin, président du FC Sion, Bartoli est venue à son chevet à l’hôpital de Martigny. « Elle a fait six heures de train, Zurich-Martigny aller-retour pour venir me dire bonjour. Elle est extraordinaire », se confiera Gianadda à l’Illustré à l’époque. « Je peux fièrement dire que Léonard et Annette Gianadda me considéraient comme un membre de leur famille », écrit à son tour Bartoli dans le programme. Cette amitié est palpable dans la salle : Cecilia Bartoli est chez elle à Martigny, adulée par un public affectueux et respectueux. « Elle est tellement extraordinaire. Et si aimable », sourit avec douceur une auditrice fidèle.
Sans partition et avec un engagement total, la star internationale chante une sélection d’airs d’amour italiens entourée de spectateurs assis à quelques pas d’elle. Avec David Fray au piano, Cecilia Bartoli ouvre le programme de la soirée avec deux airs légers : « Tu ch’hai le penne, amore » de Giulio Caccini et « Se Florindo è fedele » d’Alessandro Scarlatti, qu’elle a enregistrés avec le pianiste hongrois György Fischer en 1992. C’est aussi avec Fischer que Bartoli est venue pour la première fois à la Fondation Gianadda en 1999. Cecilia Bartoli captive le public autant par sa voix que par sa personnalité chaleureuse et son extraordinaire présence scénique. Elle crée une ambiance unique pour chaque air et le public la suit comme un seul homme.
Lorsqu’elle chante « Selve amiche, ombrose piante » d’Antonio Caldara, les yeux des spectateurs s’embrument, mais ils retrouveront leur sourire quand elle prend ses airs de gitane dans « Chi vuol la zingarella » de Giovanni Paisiello. Après chaque air, des longs applaudissements marquent un arrêt pendant lequel la diva échange des regards complices avec son pianiste et avec le public. Suit « Lascia la spina, cogli la rosa », le tube de Händel, rendu célèbre par le film Farinelli de Gérard Corbiau, mais aussi par Lars von Trier qui a inclus l’air dans la bande originale d’Antichrist et de Nymphomaniac. Cecilia Bartoli le chante avec emphase et un peu lentement, mais les spectateurs sont enthousiastes et elle quitte la scène sous un tonnerre d’applaudissements.
Le récital se déroule sans entracte et c’est David Fray qui donnera quelques minutes de répit à la diva en jouant la Sonate pour piano K. 466 de Scarlatti pour qu’elle puisse se rafraichir avant d’attaquer la longue Cantate Arianna a Naxos de Haydn. Marié à l’actrice italienne Chiara Muti, fille du chef d’orchestre Ricardo Mutti, le pianiste français multiprimé nous offre une interprétation convaincante de l’une des sonates les plus jouées de Scarlatti. Revenue sur scène, Cecilia Bartoli s’adresse au public dans un français parfait pour annoncer le morceau suivant : « Je vais vous chanter une cantate de Haydn. C’est une longue scène opératique et c’est mieux si vous pouvez suivre le texte dans vos programmes ».
Les yeux fermés, elle écoute l’introduction au piano avant de se lancer dans cette œuvre poignante qui raconte le drame psychologique de l’une des femmes les plus profondément blessées de la mythologie grecque. La fille du roi, superbement incarnée par une Cecilia Bartoli entièrement investie, passe de la peur à la fureur et du deuil à la déchirure amoureuse. Son visage tordu de douleur, elle implore les dieux pour qu’ils lui rendent son bien-aimé. L’instant d’après, abandonnée et trahie, elle hurle sa rage. Remuant ses sourcils avec une prodigieuse éloquence, Cecilia Bartoli convoque ces émotions fortes avec une gestuelle économe et efficace.
Elle poursuit avec la ravissante suite de trois chansons en dialecte vénitien « La Regata veneziana » de Gioachino Rossini qu’elle a enregistré en 1990. David Fray joue un deuxième interlude – La Sonate pour piano K.1 de Scarlatti – et Bartoli revient avec deux extraits des Péchés de ma vieillesse (« La Passeggiata » et « L’Orpheline du Tyrol ») et « En medio a mis colores » de Rossini. Bravant la chaleur dans la joie et la bonne humeur, Cecilia Bartoli appuie ses superbes graves et prolonge ses coloratures dans une démonstration désopilante de sa virtuosité et provoque l’admiration et les sourires des spectateurs. Après un dernier interlude de Fray – un inspiré Impromptu pour piano op. 90 n°3 de Franz Schubert – Bartoli revient, un tambourin dans la main, pour la dernière séquence.
Cecilia Bartoli balaye la salle du regard avant de le poser sur sa mère et chante « Cara, ti voglio tanto bene » d’Ernesto de Curtis avec une tendresse entière et sans pathos. Sous les applaudissements insistants, elle attrape le tambourin pour conclure la soirée avec « La Danza » de Rossini. Les spectateurs tapent dans leurs mains au rythme de tambourin, Bartoli prolonge les notes jusqu’à en faire rire le public, échange les plaisanteries avec David Fray et s’amuse clairement. Présentée avec un énorme bouquet, elle en retire une rose pour son pianiste et remercie le public, applaudissant debout avec un court bis, le « Canto negro » de Xavier Montsavatge. Ce soir à Martigny, loin des grandes estrades, Cecilia Bartoli témoigne son amitié et ouvre son grand cœur au public qui le lui rend bien.
Visuels : Cecilia Bartoli © Decca – Emanuele Scorcelletti, Cecilia Bartoli et Léonard Gianadda © Georges-André Cretton, Cecilia Bartoli sur scène © Christelle Catiau, avec l’aimable autorisation de la Fondation Gianadda