Ce 16 janvier, la formation israélienne se produit devant un dispositif de sécurité renforcé et une salle aux balcons au-dessus de la scène condamnés. Intervenant dans le cadre de la XIIe édition de la Biennale de quatuors à cordes, les Jérusalem déroulent leur fabuleux programme autour des œuvres du XXe siècle avec panache et sans incident.
La soirée sur le thème Le vent du changement s’ouvre avec la Sonate à Kreutzer – en référence à l’œuvre éponyme de Léon Tolstoï qui s’était inspiré à son tour de la célébrissime Sonate pour piano et violon n° 9 de Beethoven, dédicacée à Rodolphe Kreutzer. Écrit en novembre 1923 et créé à Prague le 17 octobre 1924, le premier quatuor à cordes de Janáček est constitué de quatre mouvements et il reprend la chronologie et le drame psychologique à trois protagonistes (l’épouse adultère, le violoniste séducteur et le mari assassin) de la nouvelle jusqu’au meurtre final. « J’imaginais une pauvre femme, tourmentée et épuisée, tout comme celle que l’écrivain russe Tolstoï décrit dans sa Sonate à Kreutzer », écrit Janáček dans une lettre à son amie Kamila Stösslová.
La partition de Janáček dépeint avec éloquence toute une gamme d’émotions et d’actions à l’aide d’un ensemble de motifs, d’une palette éblouissante de rythmes aux tempi et aux dynamiques changeant rapidement, et d’un large éventail de techniques coloristiques : des sourdines, le tremolo, le jeu près du chevalet et le pizzicato. Comme c’est souvent le cas chez le compositeur tchèque, sa musique est davantage un discours captivant et chargé d’émotion qu’une mélodie limpide. Janáček varie les thèmes en se servant du même motif conjugué à des vitesses différentes, notamment en accélérant vers des ostinati épurés et hypnotiques.
Les Jérusalem optent pour une lecture opulente et chaude de Janáček. Avec une parfaite maîtrise technique, ils peignent le drame avec une expressivité qui n’a rien à envier aux couleurs saturées d’un Kodak Vivid et ils racontent l’action avec l’immédiateté et la vivacité d’une caméra à main levée. En revanche, leur jeu pêche parfois par trop de beauté, surtout dans les passages les plus déchirants où une interprétation plus angulaire, plus violente et plus âpre serait plus impactante.
Après cette captivante performance de la Sonate à Kreutzer, le quatuor israélien enchaîne avec la création française de Betwixt and Between, œuvre commandée à la compositrice et pianiste israélo-américaine de 76 ans par la Philharmonie de Paris, Theater und Philharmonie Essen GmbH et le Quatuor Jérusalem à l’occasion de son 30e anniversaire. Lauréate du prix Pulitzer de musique pour sa Symphonie – la deuxième femme à remporter la distinction – Shulamit Ran a été professeur de composition musicale à l’université de Chicago de 1973 jusqu’à sa retraite en 2015.
Betwixt and Between, son quatrième quatuor à cordes, se compose de trois mouvements contrastés. L’expression « betwixt and between » en anglais se traduit par indécis, entre deux alternatives, ni ici ni là-bas, et dans le texte qui accompagne le programme, Shulamit Ran explique son œuvre. Le premier mouvement, Upheaval, est « plutôt instable, parcourant un large éventail de sentiments et de types expressifs », alors que le deuxième, intitulé Sway, « évoque la sensation et le rythme d’une danse ». Les cellules mélodiques et harmoniques très limitées s’y « étendent progressivement, gagnent en intensité, puis finissent par se désintégrer ». L’œuvre se termine par Supplication, le lent et sombre troisième mouvement qui « culmine dans une supplication poignante ». Dans la note de programme, Shulamit Ran précise que Betwixt and Between ne cherche pas à transmettre un message extramusical. « Cependant », ajoute-t-elle, « [l’œuvre] a été composée dans son intégralité après les événements tragiques du 7 octobre 2023. Inévitablement, la douleur et la souffrance indicible de tant d’êtres humains, des deux côtés, ont accompagné le processus de création de cette composition, de la première à la dernière note ».
On ne peut guère imaginer un meilleur quatuor pour interpréter les sonorités profondes, texturées et plaintives de Shulamit Ran. Dans le deuxième mouvement, le premier violon introduit la mélodie rythmée qui sera ensuite reprise par l’alto et les passages dansants évoquent quelque chose de grotesque qui fait penser à la joie forcée de certaines danses de Chostakovitch. Le violoncelle ouvre le troisième mouvement, le plus sombre de tous. Le son ample et chaud qui s’intensifie et s’accélère est délivré avec une précision tranchante, tel une lame qui s’enfonce dans la chair par une merveilleuse journée de printemps, et l’effet est glaçant. Des applaudissements chaleureux accueillent cette création française on ne peut mieux réussie.
Sans entracte, les Jérusalem s’attaquent au dernier volet de leur programme, le Quatuor à cordes, un chef-d’œuvre signé Maurice Ravel. Composé entre décembre 1902 et avril 1903 et créé le 5 mars 1904 par le Quatuor Heymann, le Quatuor à cordes est la première œuvre de musique de chambre publiée de Ravel. Le seul manuscrit autographe de l’œuvre de 26 pages, dédicacé à Gabriel Fauré, est conservé aux Archives du Palais princier de Monaco. Âgé de vingt-sept ans au moment de sa composition, Ravel terminait ses études au Conservatoire de Paris. Le musicologue belge et spécialiste de Debussy et Ravel, Jules Van Ackere, a décrit le Quatuor à cordes comme « l’expression parfaite, dans ce genre, d’une personnalité qui dispose de tous ses moyens ». Ravel y fait une éclatante démonstration de sa maîtrise des couleurs tonales et jongle avec brio de la contrainte de la forme et de l’audace de la sensualité.
Le Quatuor à cordes reste l’une des œuvres les plus souvent jouées dans le répertoire de musique de chambre. Écrit en quatre mouvements, le quartet utilise les thèmes de manière cyclique. Le premier mouvement, Allegro moderato, est pétri de lyrisme, notamment du violon. Le deuxième mouvement, le plus court, met en valeur la créativité rythmique de Ravel qui alterne entre les pizzicatos parfaitement exécutés par les Jérusalem et les passages plus lyriques aux accents de la musique folklorique espagnole. Visages illuminés par le plaisir de jouer ces délicieuses pages de musique, les Jérusalem enchaînent avec le nocturne et lent troisième mouvement. Le premier violon, empreint d’une douceur romantique et amère, s’envole dans les aigus, puis s’éteint, laissant place à des thèmes plus étranges et inquiétants. Le finale est vif et agité ; il commence et se termine avec un orage intempestif et violent, avec seuls quelques moments de répit.
Les Jérusalem, applaudis vivement pour leur interprétation inspirante et habitée, nous offrent en bis le premier mouvement du Quatuor n° 1 de Chostakovitch et terminent ainsi la soirée en beauté !
Visuel : © Felix Broede