Pour cette nouvelle séance de ciné-concert, la Philharmonie de Paris avait programmé le très émouvant film muet en noir et blanc de Friedrich Wilhelm Murnau (1927). Thierry Escaich improvisait en direct sur le bel orgue de la Philharmonie de Paris, illustrant les images bouleversantes de cette si belle histoire. Une soirée de grande qualité, plébiscitée par le public.
Les passionnés du film muet ont quelques références incontournables pour citer les grands noms de cet âge d’or du cinématographe, une industrie naissante qui gardait la fraicheur de la création pure.
Parmi les joyaux de cette époque, dont cent ans nous séparent, outre les pionniers que furent les frères Lumière ou Georges Méliès, il y a de nombreux génies de la mise en scène qui ont réalisé de véritables fresques formidablement bien racontées, sans la moindre parole et finalement avec très peu de « cartons » explicatifs, comme Abel Gance, Fritz Lang ou Friedrich Wilhelm Murnau.
Murnau est allemand et ses premières réalisations s’inspirent du romantisme des traditions germaniques, mais rapidement, il se tourne vers un style de plus en plus vif et tourmenté, à la manière du mouvement pictural et poétique expressionniste. Son film le plus emblématique est le célèbre Nosferatu le vampire. Mais il a également signé quelques autres chefs-d’œuvre, dont l’Aurore que nous redécouvrions avec délectation sur cet immense écran étendu devant l’arrière-scène, dans une version restaurée aux images particulièrement nettes au vu de la précarité de la conservation des bobines de l’époque.
L’Aurore est le premier film américain de Murnau qui s’installa à Hollywood en 1926 sur invitation des studios de la Fox et son titre original est « Sunrise: A Song of Two Humans ».
L’Aurore est également premier film utilisant le procédé mis au point par la Fox, et appelé son Movietone : le réalisateur enregistrait une partition musicale (composée par Hugo Riesenfeld) et lui adjoignait une bande-son des bruitages, le tout post-synchronisé sur la pellicule elle-même.

Mais l’esprit du muet reste encore dominant en l’absence de dialogues parlés audibles et c’est le choc des images qui crée l’atmosphère inoubliable de cette histoire d’amour qui aurait sans doute assez peu d’intérêt sans le génie cinématographique de Murnau.
Murnau sait traiter les émotions par la vision. Il utilise à merveille les procédés de ce nouvel art qui anime les images, et fait alterner les gros plans des visages, des mains, exprimant le désir, la peur, la colère, avec d’habiles superpositions illustrant les pensées des personnages.
Le paysan est un homme, jeune, beau, un peu frustre, qui tombe sous le charme (évidemment vénéneux) d’une « femme de la ville » (sic) bien habillée, coiffée dernier cri à la Louise Brook, qui fait lustrer ses chaussures vernies par sa logeuse dans son auberge de campagne où elle est en vacances et va siffler effrontément devant la barrière à l’entrée de la ferme pour sonner son amant, tandis que sa femme, prépare la soupe avant de comprendre leur manège.

Pas un mot dans les gestes de chacun pour cette première scène après une ouverture d’exposition qui entremêlent les images de la ville survoltée (déjà) où les voitures forment de gigantesques embouteillages, et celles de la campagne paisible avec son petit train et ses grandes prairies, sa rivière et ses habitants prompts à « causer » entre eux de ce qui défraye la chronique.
Il y a tant de clichés d’un autre âge qu’on en sourit d’abord avant d’être saisi par le talent de conteur de Murnau et fasciné par tout ce que l’image – admirable- traduit.
Elle veut qu’il la suive « à la ville ». Mais il est marié. Qu’importe, qu’il se débarrasse de sa femme, qu’il organise une noyade qui apparaitra comme un accident. Comme il est terrible le regard de l’homme qui imagine son forfait. Comme il est magnifique le regard de joie de sa femme quand il lui propose une sortie du dimanche en barque. Comment chaque geste prend tout son sens dans le drame qui se noue. Mais elle comprend et il renonce.
Après une tension phénoménale, Murnau nous conduit à la ville où le train les a emmenés, réconciliés, et où ils vont se livrer aux pires folies. Murnau superpose les images du bonheur avant le retour en bateau quand, pris par la tempête, ils chavirent. Il la croit morte, mais elle est sauvée. Et le plus beau des regards échangé entre elle et lui qui se sont retrouvés pour une longue vie heureuse, n’a nul besoin ni de bruitage ni de paroles.
La photographie de toute beauté de Charles Rosher et Karl Struss du film avait obtenu l’oscar en 1929.
L’exercice d’improvisation auquel se livre Thierry Escaich, l’un des plus grands organistes actuels, a ceci d’excitant qu’il est par nature inédit et se construit au fur et à mesure des images. Le compositeur, organiste virtuose, nous fait profiter de toutes les immenses capacités de l’instrument, et on le voit littéralement se balancer comme pour une danse folle, entre les claviers, mains, pieds, gauche, droite.
Son accompagnement d’une très grande richesse harmonique se substitue à la musique du film bien sûr, mais aussi à tout le bruitage enregistré puisque c’est Escaich lui-même qui, à l’orgue, imitera le bruit du sifflet, du vent dans les arbres, des flonflons de la fête, de la danse paysanne, de l’angoisse au moment de payer l’addition, des fracas de la tempête ou … évoquera les sentiments de passions déchainés des deux amants comme ceux de l’amour romantique des deux époux qui se retrouvent enfin, quand l’aurore apparait au petit matin après cette nuit de tragédie.

Et son choix musical est très évocateur à tel point d’ailleurs, qu’on ne saurait imaginer plus belle illustration sonore que cette somme de suggestion qui vont de la simple portée mélodique au déchainement des accords superposés à la pleine puissance de l’orgue (qui n’en manque pas). Et il s’agit là d’une réelle plus-value composée sur le vif cent ans après la première projection du film d’une époque mythique.
Le prochain ciné-concert sera consacré au « Kid » de Charlie Chaplin (1920) qui, lui, composait également sa musique, laquelle sera exécutée en direct par Timothy Brock à la tête de l’Orchestre National de Lille dans la bande originale qu’il a restaurée en 2016.
L’aurore (Sunrise) de Friedrich Wihlelm Murnau 1927 USA – avec Janet Gaynor et Georges O’Brien.
Photos du film : Prod DB © Fox Film Corporation / DR- Photographie : Charles et Karl Struss.
Visuels de Thierry Escaich au moment des saluts : © photo Hélène Adam.