La Philharmonie de Paris affichait complet pour les trois séances de ciné-concerts consacrées au film culte de Ridley Scott « Blade Runner ». Des retrouvailles émouvantes avec l’un des chefs-d’œuvre de la science-fiction.
Le film de Ridley Scott est adapté du livre de l’auteur de science-fiction Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, publié en 1968 et auquel il est dédié.
Sorti en 1982 en France, le fil avait conquis très rapidement son public, alors qu’il avait été relativement boudé aux USA. Partiellement reconstruit par les producteurs à l’époque, il gardait son côté sombre et prophétique peignant une Amérique post apocalyptique où la question essentielle était « qu’est-ce qui caractérise l’humain ? ».
Quelques éléments des intentions initiales de l’auteur avaient cependant été édulcorés ou modifiés, en particulier la fin « heureuse » où Deckard et Rachael sortent des miasmes sinistres de la cité moribonde pour apparaitre « au-dehors » dans la lumière éclatante d’un soleil d’été.

Scott voulait au contraire conserver toute l’ambiguïté du récit et ne présumait pas de leur devenir dans leur volonté de fuite puisque la dernière image montre la porte de l’ascenseur se refermer sur eux, tout comme d’ailleurs nombre d’indices laissent entendre qu’à l’instar de Rachel qui découvre son statut de « réplicante » (robot) qu’elle ignorait, le blade runner Deckard pourrait bien lui aussi en être.
Car la frontière est fragile, entre ces créatures presque parfaites, fabriquées pour servir les humains, sortes d’esclaves modernes chargés des basses œuvres d’une colonisation spatiale (manutention, guerre, prostitution, domesticité) et qui se révoltent contre leur créateur refusant la trop courte vie programmée et voulant bousculer le destin, et les humains eux-mêmes.

Il s’agit de savoir qui montre de l’empathie… Certes les robots en sont dépourvus, mais la belle Rachel tombe malgré tout amoureuse de la beauté, de l’art, et du policier. À l’inverse le policier est brutal et sans scrupule dès lors qu’il s’agit de remplir sa mission.
Plusieurs versions de Blade Runner ont été successivement proposées au fil du temps, dont une version dite « final cut » qui respectait enfin la volonté du réalisateur. C’est cette version, publiée en 2007, que la Philharmonie de Paris a choisie pour son ciné-concert.
Blade Runner est un film désespérément noir : un monde où une foule bigarrée et typée se presse dans des passages sombres sans cesse arrosés par la pluie, où les seules lumières sont celles des commerces de Fast Food où l’on vient manger un bol de soupe avec des nouilles chinoises sans avoir l’espace suffisant pour éviter la promiscuité des nombreux voisins, où d’immenses affiches virtuelles proposent d’aller mieux vivre ailleurs, sur mars, dans les colonies de la Terre.

Et il y a de tout dans ce Los Angeles rongé par la violence et la saleté des ordures jamais ramassées à l’esthétique très inspirée des univers des Humanoïdes Associés immortalisés par les ouvrages de Moebius et Bilal : des immeubles anciens désertés comme le Bradbury Building dont l’unique occupant est le pittoresque inventeur fameux Nexus, J.F. Sebastian qui vit dans un univers de robots de tous genres, formant un tableau tout droit sorti d’une BD de Enki Bilal, un bâtiment pyramidal futuriste où habite le magnat Elton Tyrel, à la tête de la firme qui fabrique les robots humains, des voitures qui volent, mais marchent à la vapeur, des bric-à-brac mêlant l’ancien (le piano et sa partition, les photographies noir et blanc de l’enfance des héros) et le moderne.
Et l’on sourit un peu à la vision que pouvait avoir des concepteurs de science-fiction en 1978, de ce que seraient les progrès techniques de 2019, ces ordinateurs finalement assez vieillots, cette improbable conversation téléphonique en « visio » qui apparait comme le nec plus ultra du bond en avant dans les communications, ces zooms sur image qui sont d’une lenteur invraisemblable, alors qu’en 1982, cela apparaissait résolument futuriste. Il est toujours amusant de se rendre compte que, par bien des aspects, la révolution technologique a été beaucoup plus loin que ce que montre le film.

Reste le cœur du sujet qui fascine depuis toujours les générations d’auteurs de science-fiction : la fabrication des humanoïdes plus parfaits que l’homme lui-même et qui ne connaissent pas la peur, et qui… deviennent incontrôlables. Sujet mainte fois traité, dont on a les prémices dans la littérature du dix-neuvième siècle avec le mythe de Frankenstein.
Et l’ensemble de cet opus fascinant et dominé par la figure incroyablement attachante de ce flic à la Humphrey Bogart, superbement interprété par Harrison Ford, baigne dans la musique électronique, hybride et complexe composé par Vangelis pour le film.
Vangelis utilise avec génie le synthétiseur en entremêlant sans cesse, à l’instar du chaos formé par les images du film, nappes déferlantes de l’instrument et accords post-romantiques des cordes, bois et cuivres électriques. Au milieu de ce maelstrom particulièrement envoûtant, l’on perçoit régulièrement les symboles musicaux du « passé », chansons traditionnelles orientales, danses d’autrefois, mais aussi les « codes » du film noir des années 30, les accents de jazz, de country, de blues.

Pour les trois séances de ciné-concert c’est The Avex Ensemble avec Pete Billington, à la direction musicale et au synthétiseur, qui accompagne le film et ce son direct rend justice à la musique de film en la valorisant au cours des différentes péripéties, sans qu’elle ne se mélange avec ce qui est à proprement parler, la bande-son, paroles et bruitages divers.
C’est un concept complexe à mettre en œuvre que la Philharmonie de Paris maitrise parfaitement bien et qui permet de redécouvrir un film de très grande qualité et de se replonger dans l’atmosphère poisseuse avec ses fulgurantes trouées romantiques de ce Blade Runner mythique.
Les instrumentistes : Carol Arnopp, synthétiseur ; Pierre O’Reilly , synthétiseur ; Úna Palliser, violon électrique, voix ; Clare Kennington, violon électrique ; Fiona Brice, alto électrique ; Gabriella Swallow, violoncelle électrique ; Oli Hayhurst, contrebasse, basse électrique ; Simon Marsh, saxophone ténor, flûte; Billy Stookes, percussions; Peadar Townsend, percussions.
Visuels : © Warner Bros / Avex Classics International.