Ce 10 octobre, l’adaptation contemporaine et pleine d’esprit de l’opérette Moscou, Tcheriomouchki de Dimitri Chostakovitch, réalisée par le metteur en scène Jakop Ahlbom et le chorégraphe Marco Gerris, séduit par son humour, ses habiles mélanges de genres et son impeccable exécution.
Chostakovitch a écrit son unique opérette, Moscou, Tcheriomouchki (Moscou, Quartier des cerises), en 1957-58. Après la mort de Staline, Nikita Khrouchtchev a fait de la politique du logement une priorité et, pour diffuser la bonne nouvelle, Chostakovitch a été chargé de composer une comédie musicale sur Novyje Tcheriomouchki, le premier nouveau quartier du prestigieux sud-ouest de Moscou, construit dans les années 1950. Basée sur le livret des humoristes soviétiques Vladimir Mass et Mikhail Chervinsky, l’intrigue aborde le thème de la pénurie de logements à travers l’histoire de quatre jeunes couples qui rêvent d’une meilleure vie dans les immeubles modernes, mais la corruption, la bureaucratie et le chaos anéantissent leurs espoirs.
Créée le 24 janvier 1959 au Théâtre de l’Opérette à Moscou, Moscou, Tcheriomouchki devient un tube du réveillon du Nouvel An à la télévision russe, alors que le compositeur « brûle de honte », comme il l’écrira à son ami Isaac Glikman. Pourtant, cette partition, aussi amère soit-elle pour Chostakovitch, reste une splendide page de musique et une grinçante satire du rêve soviétique : légère, humoristique, saturée de couleurs vives, de crescendos vertigineux, et de scènes de course-poursuite. Forcé de composer de la musique conforme aux dictats du réalisme socialiste d’une société optimiste promettant un avenir radieux, Chostakovitch glisse néanmoins quelques clés de lecture dans la partition.

« Il y a, par exemple, une polka où le thème revient soudainement avec la même instrumentation et les mêmes harmonies. Rien n’a changé. Pourquoi aurait-il fait cela ? », s’interroge le chef d’orchestre Bassem Akiki avant de répondre lui-même : « J’y vois une symbolisation du rêve soviétique que l’État vendait à son peuple, en répétant les mêmes mots de la même manière jusqu’à ce que l’on soit presque soumis à un lavage de cerveau. C’est ce que je pense que le compositeur fait ici : il nous fait vivre le mécanisme du lavage de cerveau à travers sa musique. »
L’opérette en version originale est un pastiche du matériel populaire soviétique, du jazz, du cabaret, des parodies d’esthétiques nationalistes et des mélodies pseudo-médiévales, en trois actes et cinq scènes, qui dure deux heures et demie sans entracte. Les créateurs de Cherry Town ont raccourci la partition de près de la moitié en supprimant presque tout le texte parlé. La version proposée à Amsterdam est basée sur la traduction anglaise, réalisée par Sir David Pountney pour la première européenne de l’œuvre à l’Opéra de Pimlico en 1994. Le célèbre librettiste anglais a intégralement révisé le livret pour cette production, en y modifiant les références propres au contexte russe des années 1950 et en le mettant au goût du jour. Pari réussi, car, comme nous le confirme Alexandre De Jong (Sasha) : « En tant que Néerlandais ayant longtemps vécu à Amsterdam, nous pouvons vraiment nous identifier à ces personnes. La pénurie de logements aux Pays-Bas est un problème majeur. Ça parle aux gens. »
Moscou, Tcheriomouchki se déroule à Moscou des années 1950, mais Jakop Ahlbom a choisi de placer l’action de Cherry Town dans une époque et un lieu hors du temps, un peu vieillot, à la manière de Wes Anderson dans Le Grand Budapest Hotel. L’ambiance andersonienne est renforcée par les costumes excentriques signés Esmée Thomassen : teintes pastel, couleurs vives et saturées, tons vintage, accessoires décalés ; le tout très stylisé et minutieusement pensé. La scénographie et les costumes s’accordent très bien, non seulement avec la musique, qui joue pleinement son rôle de personnage à part entière, mais aussi avec la chorégraphie hip-hop de Marco Gerris. Dans cette production de théâtre physique très dynamique, les danseurs de la compagnie ISH se mêlent avec fluidité aux chanteurs et, ensemble, ils construisent une narration « feel good » rocambolesque, captivante et d’un charme fou.

Il n’y a pas de doute que Jakop Ahlbom transforme la critique sociale acerbe de Chostakovitch sur la pénurie de logements, la bureaucratie et la corruption en un divertissement à la Tom & Jerry, mais il le fait si bien que même les amateurs les plus intraitables du compositeur russe sont amenés à (beaucoup) sourire. Pour la dernière course-poursuite effrénée et pétrie de situations cocasses, les créateurs ont intégré à la partition la musique que Chostakovitch avait écrite pour Hamlet, et cela marche du tonnerre. Pour ne rien gâcher, la scène, basée sur la comédie de gestes et directement inspirée du travail de Buster Keaton, est parfaitement rythmée et exécutée. Les autres ajouts sonores comprennent des morceaux entraînants de techno et de hip-hop, ainsi que des bruits de rue, des aboiements de chiens et des sonnettes de vélo. « Nous avons apporté tous ces changements tout en conservant le plus grand respect pour l’opérette de Chostakovitch », nous rassure Bassem Akiki.
Dans les rôles du couple formé par Sasha et Masha, le baryton néerlandais, juriste de formation, Alexander de Jong, et la mezzo-soprano néerlandaise, Nina van Essen, ne pourraient pas être mieux accordés. Tous deux dotés de superbes voix, souples et amples, qu’ils manient avec habileté et humour. Sapés de vêtements dans les tons orange, parfaitement assortis, et coiffés d’un bonnet orange et d’une perruque blond platine, De Jong et Van Essen incarnent avec une conviction épatante les amoureux empêchés de vivre leur passion, d’abord par la taille de leur logement, puis par les voisins. « Nina est une très bonne amie », nous confie De Jong, « et c’est d’autant plus agréable que nous sommes constamment ensemble sur scène. »
Le deuxième couple est encore plus burlesque. Fayke Noos, le véreux promoteur immobilier, interprété par le formidable baryton néerlandais Thomas Oliemans, et Vava, sa maîtresse croqueuse de diamants, incarnée avec panache par la soprano néo-zélandaise Madison Horman, basculent d’une situation cocasse à l’autre avec une aisance déconcertante. Coiffé d’une perruque longue et grise, vêtu d’un trench beige, à quatre pattes devant sa maîtresse, Oliemans est méconnaissable et terriblement drôle dans le rôle du satyre corrompu. Issue d’une famille de danseurs, Madison Horman a suivi une formation en ballet, jazz, danse contemporaine, hip-hop et art dramatique et tout son savoir-faire a été mis en valeur dans cette production. Avec sa poitrine généreuse, sa fausse fourrure, son bichon en peluche et ses grimaces, Horman est une chipie grandiose. Après la dégringolade de Noos, elle jettera son dévolu sur Blatherbox, le manager tout lisse et de rose vêtu, incarné avec un sérieux tordant par le baryton sud-africain, Martin Mkhize.

Le baryton néerlandais Michael Wilmering est incomparable dans le rôle de Boris, le chauffeur, le personnage chaplinesque impliqué dans la plupart des situations comiques ou compromettantes et l’objet de la fameuse chasse à l’homme finale. Il déploie son timbre chaleureux et expressif dans quelques passages lyriques, souvent réservés à sa dulcinée, Lidion (Liousia dans le livret original). Interprété par Ella Taylor, soprano britannique et activiste pour les droits des personnes transgenres, Lidion est un personnage non binaire qui s’interroge, avec une sincérité désarmante et une voix transparente, sur l’amour et le bonheur. Dans le rôle de son vieux père, l’acteur néerlandais Leòn Ali Çifteci chante peu, mais sa présence, décalée à la manière de Monsieur Leclerc dans Allo, Allo, est indispensable au déroulement des scènes les plus truculentes.
Dans la fosse, l’excellent Orchestre philharmonique des Pays-Bas, dirigé par Bassem Akiki, que nous avons déjà admiré au pupitre du chef dans Animal Farm, était en pleine forme. Les éclats de vents et de percussions et les solos, notamment celui du cor, étaient d’une légèreté sombre et exécutés avec une précision chirurgicale. Cherry Town de Jakop Ahlbom et Marco Gerris n’a peut-être plus grand-chose à voir avec l’opérette de Chostakovitch, mais c’est une comédie musicale réussie sous tous les rapports.
Visuels : © Dutch National Opera | Rahi Rezvani.