Sorti le 6 février, le dernier single de Theodora a secoué l’Internet francophone. Pour cause, un deuxième clip de haut niveau signé Melchior Leroux, et des paroles plus sombres que son dernier album.
Theodora n’attend pas pour aller à la hauteur de ses ambitions. Révélée au grand public l’année dernière avec son single «Kongolese sous BBL» puis son album Mega BBL, Theodora creuse sa place dans une industrie qui ne laisse que trop peu de place à des profils comme le sien. L’année dernière, après avoir obtenu la Flamme de la Révélation musicale, elle affirmait faire de la musique pour les «jeunes filles noires un peu bizarres». Fin 2025, elle est l’artiste francophone la plus écoutée en France.
Cette annonce d’un nouveau single était quelque peu inattendue. Après un succès pour son feat avec Dizis, «Melodrama», elle avait sorti un autre morceau moins remarqué avec Maître Gims, avant de devoir partir en tournée à partir de mi-mars. Autant dire que, quand Theodora sort un single en plein milieu d’un calendrier chargé, ses fans, comme Internet, écoutent.
Il aura fallu attendre seulement quelques minutes après la sortie du clip pour en voir des extraits inonder les réseaux sociaux. Comme pour le clip de « FASHION DESIGNA», Melchior Leroux est à la réalisation: le résultat est un clip plastique, à la fois vintage et futuriste, où la forme est au service du fond.
Dans une interview pour TimeOut, Melchior Leroux revenait sur le mot d’ordre pour l’esthétique du premier clip qu’il a réalisé pour Theodora: afrofuturisme. L’idée est alors de s’inspirer directement de ce courant esthétique et artistique, riche d’influences noires et eurodécentrées. Cela vient soutenir la musique de Theodora qui, multiple, tire nombre de ses inspirations dans des genres moins mis en avant dans les charts, comme le bouyon – pour «Kongolese sous BBL».
Dans un récent entretien accordé à la revue The NATIVE, Theodora affirme «être une femme française de la diaspora congolaise», et que «l’entièreté de la phrase compte».

«Des mythos» embrasse cette logique et explore un nombre impressionnant de références aussi variées les unes que les autres. Melchior Leroux dit s’inspirer de Saul Bass pour son usage de collages. On retrouve aussi Princes et Princesses, film d’animation de Michel Ocelot, père de Kirikou et d’Azur et Azmar. Tandis que les différents maquillages arborés par la chanteuse dans le clip ne sont pas sans rappeler ceux des modèles photographiés par le parfumeur Serge Lutens.
Les paroles «Des mythos» mettent aussi en avant plusieurs éléments de la culture chère à l’artiste. Elle parle notamment de l’importance des pierres taillées pour sa mère, alors qu’au Congo ces pierres sont un élément à part entière du rapport aux ancêtres et à la tradition. Plus anecdotiquement, Theodora met aussi en avant le makossa, genre musical issu du Cameroun et de la culture duala.
«Des mythos» est définitivement plus sombre que son dernier album, même si MEGA BBL ne se résumait pas à ses rythmes punchys et joyeux, avec des morceaux comme «Ils me rient tous au nez» ou «Doutes en boucle».
Le morceau parle ouvertement des dynamiques de manipulation dans une relation amoureuse, et d’avortement. Alors que Theodora a publiquement parlé de son expérience d’une relation toxique, «Des mythos» semble briser une certaine barrière dans le rapport de l’artiste à sa vie privée. Alors qu’on entend Theodora chanter «Et comment ça? Tu vas tuer mon bébé pour danser sur scène le makossa», on la voit ensuite marcher sur la tête des hommes et affirmer qu’elle aurait dû «faire demi-tour».
Au-delà de son écriture sensible, Theodora brille encore une fois par l’étendue de sa tessiture et la puissance de sa voix, aussi à l’aise dans les graves que les aïgus, et toujours aussi marquante.

Alors que des médias tentent de résumer l’artiste à ses racines, simplement parce qu’elle en est fière, la manière dont Theodora maîtrise son image est d’autant plus importante. La chanteuse impose un univers aussi travaillé pour mieux s’affirmer dans une industrie qui pourrait doublement la dénigrer, en raison de son statut de femme et de femme de couleur.
Garder sa liberté de création et la maîtrise de soi devient alors une force. Ce n’est pas anodin si Theodora est à la tête de son propre label, Boss Lady Records. C’est une manière d’occuper l’espace et de ne pas se voir dicter quoi que ce soit, par qui que ce soit. Son style, dans lequel on peut reconnaître une touche de gyaru, esthétique alternative venue du Japon, est un bon exemple de cette démarche.
Invitée de la saison All Stars de Drag Race France, elle affirmait d’ailleurs tirer beaucoup d’inspiration du milieu drag, et plus largement de la scène queer: peut-être que la flamboyance des drag queens n’est pas si éloignée de l’audace de Theodora, qui occupe l’espace comme bon lui semble.
A ce titre, il y a un mois, elle avait publié une auto-interview réalisée par un personnage fictif. Elle revient notamment sur cette année où elle a percé, entre clips, voyages, confidences, et rapport aux fans. Encore un exemple de la maturité de l’artiste et de sa volonté de contrôler son image. Au final, il serait bon de ne pas réduire Theodora à un seul angle de sa musique, ou soudainement l’acclamer dès qu’elle se «normalise», à travers une reprise piano-voix. C’est une artiste à part entière, hors catégorie, en tous cas au-dessus des autres.
Theodora entame en avril une tournée en France et en Belgique.
Images: clip de «Des Mythos», réalisé par Melchior Leroux.