Un concert, au sens premier : se concerter, s’écouter, s’accorder. Madame Monsieur ne montent pas sur scène pour « faire un show ».Ils ouvrent un laboratoire. De chansons, oui, mais surtout d’humanité. Le Solo, petite salle intimiste parisienne. Quatre-vingts places. Banquettes rouges. Des miroirs partout, comme autant de vies qui se répondent. On se voit, on se reconnaît, on se réfléchit. On parle ici de la vie, de l’amour, d’un enfant, des petites hontes, et des grands vertiges.
De cette chanson qui vous attrape le cœur sans demander la permission, au Lutetia. Ils en sourient presque, du titre , ils l’ont appelé : « 22 novembre 2013 ». Ils racontent leur hésitation pour choisir le nom juste, tant il y a des choses que l’on ne peut nommer. Une date, donc, « 22 novembre 2013 » : trop simple, trop plate, pensent-ils. Mais rien n’est simple quand on sait. Le Lutetia : lieu du retour des déportés en 1945. Des corps redevenus ombres. Des noms devenus numéros. Des dates pour dire l’indicible. Et cette histoire vraie qu’ils chantent : un couple de nonagénaires, s’aimant tant qu’ils ont voulu mourir ensemble. « Ils se sont allongés sur les draps / Au Lutetia / Pour qu’on les dérange pas / C’était une promesse hors-la-loi / Mourir au Lutetia » Ironie tragique. Images qui défilent. Preuve que la chanson, quand elle est juste, fabrique du cinéma intérieur. Puis des émotions. Puis du silence.
Le concert s’ouvre sur une claque :« La vie c’est con parfois quand sans raison, sans bla-bla, ça prend ceux qu’on aime et nous laisse là, avec nos questions sur les bras. » Pas de fioritures. Des mots qui tombent droit. Madame (Émilie Satt) chante clair, vrai et sensuel par le timbre, doux par le rythme, sans pose. Une voix qui n’enjolive pas : elle dit juste. Monsieur (Jean-Karl Lucas,) à la guitare — et dans la vie — accompagne au sens noble : écoute, élégance, humour et complicité. Ils parlent de leur couple, des faux départs, des chansons encore tièdes qu’ils testent devant nous. Ici, pas de produit fini mais de la sincérité. « Pleure et je pleure / et je ris quand tu ris / Cet amour est animal / Où tu as mal / J’ai mal aussi. », cette chanson « Animal» est pour leur enfant. Trouver les mots quand on devient parent : vertige nouveau, fragilité neuve. Ils osent le dire.
Puis la chanteuse Anne Sila les rejoint. Rencontre récente, complicité qui semble ancienne. Même amour du partage, la musique non pas comme une mise en scène mais comme une mise à nu. Même respect du silence. Le thème surprend, touche juste : se ronger les ongles, comme « on ronge son chagrin », dit la chanson. Trois musiciens. Un temps suspendu. La salle écoute autrement. Ils remercient leur public. Chantent pour Vincent et Manuela, présents dans la salle, mariés sur une de leurs chansons dont ils ont reçu un message sur les réseaux sociaux. Quelques notes offertes ce soir comme un souvenir vivant. Ils racontent aussi l’urgence de créer : une nuit blanche pour écrire «Mon Roi» pour Bilal Hassani, livrée à l’aube pour l’Eurovision. Créer quand ça brûle. Et ce qui touche, au-delà des mélodies : les mots.« Qu’est-ce qui se passe dans nos cœurs, dans nos cœurs abîmés ? » Des phrases simples, universelles, capables de dire le complexe sans jargon.
Dans un monde où, pendant que nous sommes assis là, des femmes et des hommes en Iran risquent leur vie pour la liberté, où la violence n’est jamais abstraite, il devient parfois difficile de respirer. Et pourtant, un concert comme celui-ci fait du bien. Rassemble. Réchauffe. Rappelle que l’on peut aimer encore. Toujours. Comme l’écrivait l’ancienne déportée Marceline Loridan-Yvens dans L’amour après — après les camps, après l’horreur : « Ma vie, c’était du rab. » Et pourtant, elle aimait encore. C’est cela que chantent Madame Monsieur. L’après. La lumière malgré tout.
Duo formé par Émilie Satt et Jean-Karl Lucas, représentants de la France à l’Eurovision en 2018 avec « Mercy », ils écrivent pour eux-mêmes et pour les autres. Youssoupha, Bilal Hassani, Kery James, Ibrahim Maalouf, Slimane, Amir, et tant d’autres. Leur mot préféré : partage. Un duo à l’écho immense, qui a gardé l’humilité des premiers accords. Et cette rareté aujourd’hui : faire de la musique non pas pour briller, mais pour relier. Relier les vivants aux absents. Les blessures aux élans. Les silences aux mots simples. Leur musique n’efface pas la douleur du monde, elle lui oppose quelque chose de plus fort : la tendresse, la mémoire, la capacité d’aimer encore, après tout. Et c’est peut-être ça, au fond, un grand concert. Pas une performance. Un moment où l’on se souvient que les cœurs abîmés battent toujours. En rythme, en humanité, en espérance.
Prochaines dates : Madame Monsieur , en concert le 8 mars et le 13 mai 2026, au Solo, 138, boulevard Richard Lenoir, Paris 11ème.
Visuel : affiche du concert